FIGHT

Tran To Nga, seule contre tous

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Maquisarde terrée dans la jungle tropicale, puis “agent de liaison” à Saïgon, Tran To Nga a vécu la guerre du Viêt Nam de l’intérieur. Cinquante ans plus tard, elle assigne en justice une vingtaine de géants de l’industrie pétrochimique pour avoir répandu dans le pays de l'agent orange, un herbicide extrêmement toxique. Rencontre avec une septuagénaire prête à livrer son dernier combat.

Aucun objet fétiche, pas la moindre trace d’albums photos jaunis par le temps. Dans son pavillon de Palaiseau, en région parisienne, Tran To Nga dit n’avoir conservé aucun souvenir du Viêt Nam, hormis peut-être ce cliché d’une sœur emprisonnée durant la guerre, accroché dans un coin. À 74 ans, elle n’a pourtant rien oublié de son pays natal, peut-être un peu à cause des stigmates physiques, qu’elle liste d’une voix douce, installée dans le fauteuil du salon: un diabète de type 2, un système immunitaire défaillant, des maux de tête et des nodules sous-cutanés. “Les mêmes pathologies que connaissent la plupart des gens âgés, mais en plus graves, en plus spéciales”, souffle-t-elle. Sur la table basse sont posées des coupures de presse. Toutes racontent la même histoire: celle d’une femme exposée à l’agent orange, un herbicide déversé par les bombardiers américains lors de l’opération Hadès (rebaptisée par la suite “Ranch Hand”) pour détruire les

Quand l’ennemi pose le pied au seuil de la patrie, même les femmes combattent
proverbe vietnamien

feuilles formant la couche végétale sous laquelle vivaient les Vietcongs. Cinquante ans plus tard, les fruits ont pris des formes bizarroïdes, quand ils n’ont pas doublé de volume. Mais l’agent orange n’attaque pas seulement la nature, il détruit aussi les hommes. Et pour cause, il contient de la dioxine, un polluant organique classé comme substance cancérigène par l’Organisation mondiale de la santé.
En 2011, orientée par VAVA, une association vietnamienne qui vient en aide aux personnes touchées par ce fléau, Tran To Nga fait analyser un flacon de 80 centilitres de son sang par le laboratoire allemand Eurofins GFA. Les résultats ne se font attendre que deux semaines : “Les chiffres étaient en gras, je ne comprenais rien, à part une chose: il y avait une anomalie dans mon sang.” Vrai: son organisme contient plus de dioxine que la moyenne, possible conséquence d’une exposition à l’agent orange. Possible, ou plutôt probable. Car c’est peu de dire que Tran To Nga a côtoyé le produit de près.

“Le bimoteur avait laissé derrière lui un nuage blanc”

En 1966, en pleine guerre du Viêt Nam –qu’elle évoque en citant un proverbe local : “Quand l’ennemi pose le pied au seuil de la patrie, même les femmes combattent”–, la voici sur la “piste Hô Chi Minh”, une route traversant le pays du Nord au Sud, empruntée par les Vietcongs pour rejoindre Saïgon. Selon la CIA, entre 1966 et 1971, l’itinéraire aurait vu défiler plus de 500 000 soldats et près de 400 000 armes. “Le soir où j’ai reçu mon diplôme universitaire, j’ai pris mon ballot, mon sac à dos et je suis partie avec presque 200 de mes camarades, raconte-t-elle. J’avais une idée fixe en tête: rejoindre le Sud.” À partir du 17e parallèle, Tran To Nga marche nuit et jour. Elle porte sur le dos un sac de 25 kilos. Aux pieds, des sandales taillées dans des pneus. “Le danger nous guettait partout, dit-elle aujourd’hui. Mais nous étions prêts à tout affronter pour participer à la libération de notre peuple. Un bombardement au napalm emporte l’un de ses compagnons. Elle marche coûte que coûte. Au bout de quatre mois, la jeune femme, alors âgée de 24 ans, arrive enfin dans le Sud du pays.
Là, dans le maquis, les dong chi –“camarades” en vietnamien– vivent dans des abris souterrains. Un jour, un avion C-123 tourne à basse altitude autour de la planque de Tran To Nga. Par curiosité, elle passe la tête dehors. “Le bimoteur avait laissé derrière lui un nuage blanc qui descendait rapidement,

L’agent orange n’attaque pas seulement la nature, il détruit aussi les hommes. Et pour cause, il contient de la dioxine, un polluant organique classé comme substance cancérigène par l’OMS
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rejoue-t-elle. Très vite, j’ai été enveloppée d’une sorte de liquide gluant. Je toussais, je suffoquais. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait.” Elle vient d’être touchée par l’agent orange. Plus tard, lors de la saison des pluies, toujours inconsciente du danger, la rebelle se trempe jusqu’aux genoux dans des marécages couverts de feuilles mortes, toutes intoxiquées. En 1968, Tran To Nga accouche de sa première fille, Viêt Haï. Celle-ci souffre d’une malformation cardiaque, la tétralogie de Fallot, caractérisée par quatre défauts au cœur. Le bébé décède dans la jungle au bout de 17 mois.

Selon une étude publiée dans la revue Nature en 2003, près d’une centaine de millions de litres d’herbicides auraient été déversés sur le pays et “de 2,1 à 4,8 millions de Vietnamiens ont été directement exposés aux herbicides entre 1961 et 1971, auxquels il faut ajouter un nombre inconnu de Cambodgiens, de Laotiens, de civils et militaires américains, et de leurs divers alliés (australiens, canadiens, néo-zélandais, sud-coréens)”. Dans les années 80, d’anciens GI’s ont réussi à obtenir à l’amiable un accord d’indemnisation avec les firmes pétrochimiques fabriquant l’agent orange. Les Vietnamiens, eux, n’ont pas obtenu le moindre sou. Voilà pourquoi Tran To Nga intente aujourd’hui une action en justice contre 26 multinationales, dont les géants Monsanto et Dow Chemical. Pour cette ancienne maquisarde ayant “dormi dans la jungle et enterré [s]es amis dans la boue”, c’est la dernière bataille. “Je ne me souviens plus trop de mes années de bonheur, confie-t-elle, devant une tasse de thé encore fumant. Toute ma vie n’a été que tourments et embûches.

Marathon judiciaire

Dehors, un brouillard épais tombe sur Palaiseau. Dans son fauteuil, Tran To Nga poursuit le récit de ses années de résistance: sa mission d’agent de liaison à Saïgon “en plein cœur de l’ennemi”, puis l’arrestation, la prison et la torture, alors qu’elle est enceinte de son troisième enfant. Elle montre du doigt le canapé du salon. “Mon cachot faisait la même longueur.” Elle marque un temps. “Parfois, on m’amenait dans un bureau où il y avait une fenêtre. Je voyais la cime des arbres et le soleil briller. Au fond de moi, je me disais: ‘C’est beau, mais ça ne m’appartient plus.’ Pour ne pas sombrer, Tran To Nga chante, compte ses cheveux et grave des messages sur les murs à l’aide d’une cuillère. Elle est libérée en avril 1975. Les années suivantes sont plus douces: l’ancienne résistante devient directrice d’école à Hô-Chi-Minh-Ville. En 1992, elle part en retraite anticipée puis se lance dans l’humanitaire, à la rescousse des orphelins et des enfants handicapés. Un an plus tard, elle vient en France pour promouvoir ses nouvelles activités. Elle y rencontre des chirurgiens prêts à opérer au Viêt Nam et d’anciens prisonniers d’Indochine. Et décide de s’installer en région parisienne.

Printemps 2009. À Paris se tient un tribunal international d’opinion en soutien aux victimes vietnamiennes des défoliants. L’Assemblée ne peut prendre acte

De 2,1 à 4,8 millions de Vietnamiens ont été directement exposés aux herbicides entre 1961 et 1971
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mais alerte sur le sort des personnes intoxiquées. Tran To Nga assiste aux délibérations où elle rencontre un peintre et écrivain nommé André Bouny. Cinq ans plus tôt, Bouny a adressé une lettre ouverte à John Kerry, puis fondé le Comité international de soutien aux victimes vietnamiennes de l’agent orange (CIS) en marge d’une action juridique menée aux États-Unis. Une procédure stoppée en février 2009 par une décision de la Cour suprême. “Il y a eu une intervention de l’Attorney General, sur ordre du président W. Bush, utilisant une niche juridique américaine permettant à une tierce personne d’éclairer le juge. On a compris que les États-Unis n’allaient pas perdre un procès contre leur ancien ennemi sur leur propre territoire avec leur propre arsenal juridique.” Lorsqu’il croise l’ancienne maquisarde, Bouny sent qu’elle peut prendre le relais. Tran To Nga accepte, pour elle et pour ses compatriotes victimes. “Si notre cliente gagne, il n’y aura pas une déferlante d’initiatives judiciaires par des citoyens vietnamiens, tempère Amélie Lefebvre, l’une de ses avocates. Mais bien sûr, cela peut venir en soutien de nouvelles initiatives et lutter contre l’impunité des fabricants.

En mai 2014, une plainte est déposée au tribunal de grande instance d’Évry, dans l’Essonne. Pour assurer sa défense, Tran To Nga fait appel à William Bourdon, un ténor du barreau français, célèbre pour avoir plaidé la cause des victimes de Pinochet ou du génocide rwandais. Bourdon travaille le dossier avec ses confrères Bertrand Repolt et Amélie Lefebvre, donc. En face, 36 hommes de loi bûchent pour le compte des poids lourds de l’agrochimie. “C’est le pot de terre contre le pot de fer”, juge André Bouny. Un combat façon David contre Goliath, le pointillisme du droit en plus. Jusqu’ici, sept audiences de mise en état de procédure ont déjà eu lieu. Les avocats de Tran To Nga se plaignent de manœuvres visant à ralentir la procédure. “Pendant deux ans, les défendeurs ont soulevé des incidents, ou ont sollicité la communication de nouvelles pièces ou de traductions assermentées coûtant très cher, détaille Amélie Lefebvre. Ils sont nombreux et tous dotés d’une grande surface financière. Pour eux, ce procès est un soupir. Au cœur du “soupir”, la question cruciale du lien de causalité entre les pépins de santé de la plaignante et l’agent orange. Un combat onéreux d’études et d’experts. Mais il en faut plus pour décourager Tran To Nga. L’année dernière, elle publiait le livre Ma Terre empoisonnée, coécrit avec Philippe Broussard, dont une partie des bénéfices est consacrée aux frais du procès. “On progresse, dit-elle la mine fermée, avant de lever l’index et le majeur devant le seuil de sa porte. Avant de partir sur la piste Hô Chi Minh, on faisait toujours comme ça pour dire adieu, ça veut dire ‘à dans deux ans’, parce qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver.” Un petit silence, puis un sourire: “C’est aussi le V de la victoire.”

Lire:
Ma Terre empoisonnée de Tran To Nga et Philippe Broussard, disponible aux éditions Stock
Agent Orange: Apocalypse Viêt Nam d’André Bouny, disponible aux éditions Demi Lune

Par Grégoire Belhoste / Photo : Zen Lefort