MUSIQUE

Un avion tout en metal

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Mardi dernier, quelques privilégiés, fans de metal et journalistes venus de toute l'Europe, ont été invités à découvrir avec quelques jours d'avance le nouvel album d'Iron Maiden, The Book of Souls. Pour ça, ils ont fait le trajet tous ensemble depuis Cardiff jusqu'à Beauvais, dans un avion piloté par Bruce Dickinson lui-même. Embarquement immédiat.

Ils sont 200 à piétiner d’impatience, avec leur “bracelet d’accès”. Même bouillonnement du côté des médias et des amoureux du groupe de Leyton après cinq longues années de silence. Erwan, 18 ans, qui n’a écouté “que Maiden” pendant quatre ans après que son père lui a refilé quelques disques à ses 12 ans, “espère qu’ils vont montrer qu’ils sont toujours là”. D’autant que le chanteur, Bruce Dickinson, se remet à peine d’une tumeur cancéreuse diagnostiquée l’hiver dernier. Samuel, l’autre gagnant français, lézardait en famille sur la plage de Nilaveli, au Sri Lanka, quand il a décidé de participer. Il admet: “Je ne connais pas une seule chanson mais je viens plus pour l’expérience. C’est pas seulement écouter un son, c’est le chanteur qui pilote et c’est l’idée de passer une bonne soirée au pays de Galles. Les Britanniques, c’est des bourrins mais ils savent faire la fête.”

Je ne connais pas une seule chanson mais je viens plus pour l’expérience
Samuel

Vu de loin, le seizième album d’une formation qui a débuté il y a presque 40 ans peut paraître anecdotique. Sauf que, comme le dit Morgan Rivalin, journaliste au magazine français Rock Hard, “la relève se fait toujours attendre. Ce sont toujours les mêmes qui remplissent les stades, des groupes de plus de 30 ans de longévité comme Maiden, AC/DC ou Metallica. Même si la jauge a baissé, les disques d’Iron Maiden ont toujours été certifiés ‘or’ jusqu’à maintenant.” À ses côtés ; son confrère suédois, Janne Mattsson, rédacteur en chef de Sweden Rock Mag, donne la mesure du statut persistant du groupe dans le pays scandinave: “Ils sont toujours énormes. De façon presque ridicule, d’ailleurs. Un nouvel album ou un concert fait la une des médias nationaux. Surtout depuis le retour de Bruce Dickinson.” Le chanteur avait quitté le groupe dans les années 90 pour se consacrer à des projets en solo et, accessoirement, dépenser son temps libre et ses droits d’auteur à d’autres passions parallèles, comme l’escrime et l’aviation. Dingue d’avions, il était revenu en 1999 au sein d’Iron Maiden avec son brevet de pilote en poche. Une expertise dont il profite pour acheminer fans ou matériel entre chaque date du grand barnum aérien que représente une tournée mondiale du groupe. D’où l’idée de ce vol entre Cardiff et Beauvais avec Captain Dickinson dans le cockpit.

Masques d’Eddie et bières dérivées

Dans le hall de l’aéroport, Sarah Phantom, chargée du management du groupe, rappelle qu’ils ont “toujours fait ce genre d’opérations. La première fois, c’était sur la tournée de Brave New World en 1999. [Ils] avai[ent] amené des fans qui avaient gagné un concours sur une date. Là, [ils se sont] dit que ce serait cool de les amener à Paris pour écouter l’album, d’autant [qu’ils n’ont] pas de tournée prévue cette année.” Lésé du voyage, Erwan, qui habite à Saint-Germain-en-Laye: “Je vais passer par Londres, Cardiff et Beauvais pour me rendre dans un studio qui est à dix minutes de chez moi (le studio Guillaume-Tell, à Suresnes, ndlr).” Devant la porte 11 de l’aéroport, il sort son appareil-photo pour, comme tout le monde, immortaliser l’avion posé sur le tarmac et floqué au nom du groupe et de l’album.  La foule s’impatiente et crie “Maiden! Maiden!” pour faire avancer

Je vais passer par Londres, Cardiff et Beauvais pour me rendre dans un studio qui est à dix minutes de chez moi
Erwan

l’embarquement. Dans la queue, Jon et Domnic, deux quadra anglais de Bristol et de Manchester, ont payé 450 livres chacun pour se greffer au voyage de presse. “J’espère que cet album est un retour aux racines du groupe, dit Jon. Le dernier m’avait un peu ennuyé avec ses intro longues et mélodiques. Là, j’ai envie d’un truc direct.”
Le Bruce Air Flight 666 est prêt à décoller. Consignes de sécurité des stewards et des hôtesses, blondes et brushées, qui ont recouvert leur classique uniforme bleu marine d’une veste en jean bardée de patchs de groupes de metal. Bruce Dickinson sort une tête de sa cabine sous les applaudissements. Il prend le micro, annonce “Captain speaking” avant de se pincer le nez et d’entamer le thème du générique de l’émission du comique Benny Hill. Succès. Puis, il assure que “la chanson n’est pas sur le nouvel album”. Re-Succès. Les passagers enfilent des masques d’Eddie pour faire plaisir à un photographe de presse britannique. Distribution de canettes de “The Trooper”, la bière commercialisée par le groupe, avec les plateaux repas. Tous les rituels et les services d’un vol aérien ont été marketés avec les produits dérivés et l’iconographie d’Iron Maiden. “Aujourd’hui, avec la crise de l’industrie, les groupes et les labels ne peuvent plus se contenter de sortir des disques comme on vend des bananes. C’était le cas avant. Ils sont désormais obligés de monter ce genre d’opérations pour attirer l’attention des médias”, reprend Janne Mattsson, qui trouve que c’est “une très bonne idée d’amener tout le monde vers le studio” même s’il aurait préféré, tant qu’à faire, “que le groupe enregistre aux Bahamas”. Au bout d’une heure de vol sans escale ni turbulence, l’avion se pose doucettement sur la piste. Applaudissements pour l’habileté du commandant. Un passager gueule: “Let’s Rock!” La troupe s’enfile dans deux bus qui l’attendent sur le parking de l’aéroport low cost de l’Oise.

À l’entrée du studio, il faut laisser téléphones portables et appareils électroniques pour prévenir tout enregistrement pirate qui puisse court-circuiter la sortie de l’album trois jours plus tard (vendredi dernier). Tout le monde s’assoit sagement dans l’ancienne salle de cinéma reconvertie en studio face à une scène vide sur laquelle a été posé un kakémono à l’effigie de ce bon vieux Eddie. Les morceaux du double album s’enchaînent. Timides applaudissements entre chaque chanson. Pas de headbanging pendant. À la pause, premières impressions. Erwan : “La première chanson, j’ai cru que des gens chantaient dans la pièce d’à côté à cause de l’effet sur la voix.” Il refuse de se lancer dans la critique : “Faut jamais juger à la première écoute.” D’autant qu’il a déjà commandé le CD collector avec son boîtier métallique. Pour Jon, qui a pris des notes pendant l’écoute, “c’est excellent, du classique Maiden”. Bref, il y en a pour tous les goûts.

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Par Joachim Barbier / Photos : Louis Canadas