ÉLECTRO

“Un DJ, c’est quelqu’un qui pense, pas juste un pousse-bouton”

Cet article n'est pas issu du magazine Society.
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Elles s’étaient souvent croisées en soirée, mais jamais vraiment rencontrées. Chloé et AZF se découvrent pourtant de nombreux points communs: la musique électronique, évidemment, leurs souvenirs des années folles du Pulp et, surtout, la même vision de ce que devrait être un artiste en 2017.
AZF et Chloé.
AZF et Chloé.

Audrey, ton premier lien avec la musique électronique, c’est le club du Pulp.

AZF: Oui. J’ai grandi en banlieue, et vers 18, 20 ans, c’était l’endroit où j’allais, spécialement le jeudi aux soirées Kill The DJ de Chloé, et les autres parce que c’était le seul endroit queer à Paris. Le jeudi, c’était vraiment un truc à part : il y avait de tout, des hétéros, des gouines, des pédés, des trans’… C’était vraiment mélangé. Et même au niveau de la musique, c’est là où j’ai vu pour la première fois des filles aux platines, en l’occurrence Chloé et Jennifer Cardini.

Comment as-tu été amenée à entendre parler du Pulp?

AZF: À la base, j’écoutais du rap et je suis ensuite allée dans des free parties. La musique électronique me permettait de faire le pont entre les deux. Et puis de toute façon, à cette époque, quand tu étais en région parisienne, que tu étais homo et que tu aimais la musique électronique, il n’y avait pas des millions de trucs. J’ai un peu fui la banlieue en quelque sorte…

Chloé: À cet âge-là, je peux comprendre que quand tu as un besoin d’émancipation et que tu te cherches, tu as plutôt envie de fuir un endroit comme ça et trouver un environnement qui te comprenne. Cette musique n’était pas encore acceptée, je me souviens que mon entourage ne comprenait vraiment pas du tout ce que je faisais de mes week-ends. On entendait parler de la musique électronique qu’en de très mauvais termes. La politique n’y voyait que des gens qui se “droguaient dans des champs”. Il y avait une vision très réductrice de ce qui était en train de se passer.

Mais à quel moment on en est arrivé au point de se dire qu’un artiste ne devait pas être politique? Durant la campagne présidentielle, on n’a jamais entendu parler de culture
AZF

Faire de la musique électronique à l’époque, c’était presque un acte politique et militant?

Chloé: Si tu remets ça dans ce contexte-là, vu que cette musique n’était pas encore démocratisée, oui, ça l’était.

AZF: C’était forcément être en marge, quoi. Alors qu’aujourd’hui, tu peux faire de la musique électronique sans être militant du tout, même si j’ai énormément de mal à concevoir la chose comme ça. Et puis c’est aussi un business qui pèse énormément d’argent. Après, tu as aussi des gens, dans la musique électronique, qui se battent contre ce système-là. Tu as du clubbing de gauche et du clubbing de droite…

Chloé: (elle sourit) Ça me fait marrer d’entendre quelqu’un comme toi dire ça parce que ça veut dire que ce genre de débat, qui existait aussi à mes débuts, au milieu des années 90, subsiste encore aujourd’hui. Avec sa démocratisation, l’électro est aussi devenue aujourd’hui un business, et j’ai l’impression que ça devient parfois plus important que l’artistique.

Il y a de la politique dans votre musique?

AZF: Chloé produit, moi pas encore. Mais quand je sortirai mon premier EP, il sera sûrement très politisé, oui. Être DJ, c’est se mettre au service de quelque chose, d’un moment. C’est créer un espace pour que des gens dansent. Et dans la production, il y a déjà un engagement politique plus marqué.

Chloé: Je ne le fais pas consciemment, mais il y a certainement quelque chose de politique, ne serait-ce que dans la démarche dans laquelle je m’inscris. Ça passe par mes choix artistiques, de collaborations, les soirées que tu fais, le refus d’aller vers la simplicité, et l’envie par moment de bousculer tout ça.

D’ailleurs, que pensez-vous de la polémique autour de Laurent Garnier passant Porcherie des Bérurier noir au Rex? (Il avait publié la vidéo sur son profil Facebook, attirant la véhémence de sympathisants FN, ndlr)

Chloé: Garnier a toujours affirmé son antifascisme et je trouve ça très bien qu’il le dise encore aujourd’hui. Il rappelle d’où vient la musique électronique, et quelles sont ses valeurs! Moi, ce qui me rend dingue, ce sont les commentaires. Ça m’a choquée de voir qu’on en est encore là! Un DJ, c’est quelqu’un qui pense, pas juste un pousse-bouton.

AZF: Les gens lui disaient: ‘T’es un artiste, t’es un DJ, tu n’as pas à faire de politique.’ Mais à quel moment on en est arrivé au point de se dire qu’un artiste ne devait pas être politique? Durant la campagne présidentielle, on n’a jamais entendu parler de culture. Donc c’est encore plus aux artistes de faire valoir ça.

Cette réaction des gens sur cette vidéo, ce n’est pas un peu la limite de la démocratisation de la musique électronique? On est passé des années 90 où c’était une musique mal vue mais engagée, à un genre aujourd’hui répandu mais plus aseptisé.

Chloé: La démocratisation n’a pas fait que du bien à l’électro, comme à toutes les musiques d’ailleurs. C’est devenu un business et on a droit à tout. En tout cas, ça me paraît important de continuer à rappeler que les valeurs que la musique électronique prône depuis ses débuts sont des valeurs de respect, de partage et de tolérance. Tout l’inverse du fascisme.

AZF: C’est clair. On se bat pour que quelque chose soit reconnu et partagé par le plus grand monde, mais quand tu arrives à ce niveau, ça brasse évidemment plus large. Après, est-ce que c’est pour ça qu’il faut que l’on retourne tous dans nos caves? Je n’en suis pas sûre. Il faut continuer à éduquer les gens, rappeler ce qu’est cette musique à la base, pour que les personnes d’extrême droite comprennent qu’ils n’ont pas la bonne philosophie quand ils viennent sur un dancefloor.

Avec sa démocratisation, l’électro est aussi devenue aujourd’hui un business, et j’ai l’impression que ça devient parfois plus important que l’artistique
Chloé

Qu’est-ce qui vous différencie le plus sur le plan musical? Peut-être le mélange des genres?

AZF: Moi, mes sets ne sont pas du tout mélangés!

Chloé: Le truc cool avec Audrey, c’est qu’elle écoute du rap mais joue de la techno. Après, pour répondre à la question, c’est vrai que ça ne se faisait pas trop de mélanger les genres et les artistes en soirée, le Pulp était sûrement le seul endroit à Paris qui le permettait. En revanche, dans les free, il y avait des salles avec un style différent dans chacune d’elles. Mais ça ne se fait plus aujourd’hui.

AZF: Après, je n’ai pas envie que tout devienne de la musique fusion non plus, il y a un équilibre à trouver. Pour moi, la techno doit correspondre à certains codes. Mais tu peux la mélanger à plein de choses…

Pour vous, ça serait quoi le club parfait?

AZF: C’est un équilibre compliqué à trouver. C’est faire passer des gens que j’aime bien, des gros artistes, et être en même temps un endroit ancré dans la scène locale avec une porte sympa, des consos pas trop chères… Je traîne dans le milieu depuis dix ans, donc je m’inspire de tout ce que je vois. Mais je ne me sens pas encore capable de monter des projets comme ça. Ça arrivera si ça doit arriver.

Chloé: Ce sont aussi des histoires de rencontres.

AZF: Oui. Et puis je ne suis pas vraiment dans les calculs. Au grand dam de mon manager (rires).

 

À voir: Chloé et AZF se produiront au festival Le B:On Air à Marseille, du 2 au 4 juin 2017

À écouter: Le nouvel EP de Chloé, The Dawn, chez Lumière Noire Records Et AZF sur Soundcloud

PAR BRICE BOSSAVIE / PHOTOS : BB