TROP SOIN

“Une détenue m’a demandé de lui redonner forme humaine”

Cet article n'est pas issu du magazine Society.
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Masser le corps pour détendre l’esprit, tailler une barbe pour mettre de l’ordre dans la tête ou parfaire une manucure pour permettre de mieux s’accrocher à la vie : Sylvie Marini, présidente de l’association des socio-esthéticien(ne)s d’Île-de-France Tact’il, intervient dans des structures médico-sociales auprès de personnes sans domicile fixe, malades physique ou psychique, anciens détenus en réinsertion, prostituées, toxicomanes… Et continue, chaque jour depuis 20 ans, de décoder le langage corporel.  

Vous avez organisé pendant seize ans des séances de socio-esthétique pour les femmes à la prison de Fresnes. À quoi ça sert de se repoudrer le nez avant de retrouver sa cellule ?

C’est une manière d’exister en tant que femme. Quand on arrive à la maison d’arrêt, on laisse son identité, et donc sa féminité, derrière la porte. Les détenues ont des vêtements confortables mais informes. Il faut leur redonner envie de se sentir bien et de conserver une image d’elles-mêmes la plus positive possible. Lorsqu’elles envoient des photos à leurs enfants ou si elles les retrouvent au parloir, les mères ont vraiment le souci d’avoir bonne mine. Je faisais un travail dans la continuité, à raison d’une journée complète par semaine. Dans leur cellule, elles ont un petit miroir et ne voient que leur visage. Pendant l’atelier, elles découvraient les transformations physiques car on disposait d’un miroir en pied. J’ai vu une femme dont les cheveux ont blanchi d’une semaine sur l’autre. La perte de contact avec les autres et l’absence du toucher entraînent parfois des problèmes cutanés comme le psoriasis et l’eczéma. J’ai le souvenir d’une personne qui m’a demandé de lui “redonner forme humaine”. J’avais carte blanche : elle voulait juste “ressembler à quelqu’un”.

Vous vous occupez également de femmes qui se prostituent. Le maquillage fait partie de leur uniforme de travail.

Je les aide à se réapproprier leur corps, qu’elles considèrent comme un objet.

L’objectif est de renvoyer une meilleure image et d’améliorer la représentation de soi dans cette société où l’apparence a pris une proportion complètement démesurée
Sylvie Marini

Elles prennent le temps de se poser et de déposer leurs souffrances. Elles découvrent un autre style de maquillage que celui servant à attirer les clients sur les boulevards. Je donne beaucoup de conseils pour le camouflage de tatouages et cicatrices, car elles sont souvent victimes de violence, pour leur permettre de prendre les transports, d’assister à un rendez-vous administratif ou d’aller voir leurs enfants sans être montrées du doigt. Il y a très longtemps, certaines m’ont demandé de les maquiller pour le boulot… De toute façon, si j’avais refusé, elles l’auraient fait de leur côté en mettant des couches et des couches de fond de teint sans aucune crème hydratante en dessous. Je préférais encore limiter les dégâts.

En quelque sorte, vous maquillez l’exclusion ?

Ce n’est peut être pas tout à fait le terme approprié. Le maquillage a une connotation féminine. Or, je m’occupe également des hommes. Je parlerais plutôt de restauration de l’image pour permettre à la personne de récupérer un peu de dignité en tant qu’être humain, quelle que soit sa situation. Par exemple, l’autre jour, un ancien alcoolique, abstinent depuis six mois, est venu me voir dans l’une des structures médico-sociales où j’interviens. La peau de son visage était abîmée. Je lui ai conseillé une eau micellaire de bonne qualité et peu onéreuse car il se lavait toute la tête avec un gel douche bourré de produits chimiques. Mon champ d’action est vaste : faire une manucure, un soin de peau, masser des épaules… Plus on a de cordes à son arc, mieux c’est ! L’objectif est de renvoyer une meilleure image et d’améliorer la représentation de soi dans cette société où l’apparence a pris une proportion complètement démesurée. Je peux aussi les conseiller en termes de tenue vestimentaire en leur apprenant notamment à accorder les couleurs ensemble. Par exemple, il est facile d’épingler une veste trop grande avec un simple travail de retoucherie. Chacun peut se mettre en valeur avec peu de moyens.

En quoi le corps est-il le reflet de l’esprit ?

Quand on ne va pas bien dans sa tête, on a des signes. Tout ce qui n’est pas

Dans le milieu carcéral, la transformation physique négative du corps est souvent très rapide. Quand on a perdu le lien avec un médecin depuis longtemps, la socio-esthétique est une vraie passerelle pour s’occuper de sa santé
Sylvie Marini

exprimé par la parole s’imprime sur le corps : une expression figée, des tensions, des somatisations voire des maladies. Par exemple, dans le milieu carcéral, la transformation physique négative du corps est souvent très rapide. Quand on a perdu le lien avec un médecin depuis longtemps, la socio-esthétique est une vraie passerelle pour s’occuper de sa santé : c’est un maillon de la chaîne thérapeutique. Je suis toujours en lien avec les médecins et l’équipe socio-éducative. Les séances libèrent souvent la parole. C’est peut-être la seule activité où on parle vraiment du corps sans aucun complexe. J’essaye de livrer des astuces pour leur inculquer des automatismes afin qu’ils puissent voler de leurs propres ailes. J’organise notamment des ateliers éducatifs et ludiques pour fabriquer du gel douche, de la crème solaire ou du parfum. Une manière de les sensibiliser à l’hygiène.

En rendez-vous, vous dites régulièrement : “Chaque chose en son temps.”

J’aide les personnes à se réapproprier leur corps. Souvent, elles veulent aller trop vite : maigrir, changer de coiffure, avoir de nouveaux vêtements, soigner une douleur… Les demandes sont parfois massives, et on se retrouve dans  quelque chose de très négatif, finalement. Il faut avoir un discours rassurant en recensant les évolutions positives et prendre les choses les unes après les autres. À chaque jour suffit sa peine. 

Texte et photo : Marie-Sarah Bouleau