INTERVIEW

Wagner Moura : “J’ai pris dix kilos, j’espère qu’il y aura une saison 2”

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Vendredi, Netflix diffusera les dix épisodes de la saison 1 de Narcos, sa nouvelle série originale consacrée à la vie de Pablo Escobar. Une série qui dépeint le moment, à la fin des années 80, où ce dernier s’est tourné vers le trafic de cocaïne et a gagné des milliards de dollars en inondant le marché américain de poudre blanche. Wagner Moura, l’acteur brésilien qui a enfilé les habits du baron de la drogue pour l’occasion, raconte.
NARCOS S01E06 " Eplosivos"
NARCOS S01E06 " Eplosivos"

Comment avez-vous réagi lorsque vous avez appris que vous joueriez Escobar ?

José Padilha (le réalisteur, ndlr) est un de mes très bons amis, nous avons souvent travaillé ensemble. Quand il m’a proposé le rôle, le problème était que je ne parlais pas l’espagnol et j’étais plutôt fin. Mais José me faisait malgré tout confiance pour jouer Pablo donc j’ai commencé à étudier la langue et j’ai pris dix kilos. Je ne les ai pas perdus depuis, j’espère qu’il y aura une saison 2… Initialement, l’idée était de tourner la série en anglais, ce qui ne me posait pas de problème : je pouvais le faire en anglais avec un accent. Mais après coup, ils ont décidé qu’ils voulaient le faire en espagnol. Une décision intelligente pour la série mais j’avoue que moi, j’ai un peu paniqué. Ça s’est finalement très bien passé, notamment grâce à mon coach qui m’a suivi partout pendant le tournage.

Vous connaissiez l’histoire du personnage avant ça ?

Pas du tout. En réalité, j’avais juste cette image d’un homme un peu obèse qui était un des pires criminels du XXe siècle mais je ne savais quasiment rien sur lui avant la série. J’ai donc lu tout ce qui a été écrit et j’ai essayé de tout savoir sur lui. Il y a énormément de livres, peut-être 20 ou 25, la plupart n’ont pas été traduits de l’espagnol. Presque tous les gens qui ont vraiment fréquenté Pablo ont écrit sur lui : sa femme, son fils, son frère… Et ce qui est intéressant c’est que tous racontent leur propre version ; il y a beaucoup de contradictions entre les livres. J’ai dû prendre un peu de chaque version pour pouvoir créer mon propre Pablo.

Qu’avez-vous appris sur son enfance pendant vos recherches ?

C’était un enfant issu d’une famille pauvre ; son père était paysan et sa mère professeure. Mais surtout, il a grandi dans la violence. La Colombie était un pays violent bien avant le narcotrafic : les deux principaux partis politiques s’affrontaient à coups de couteau à l’époque. Lorsque le leader du parti libéral a été assassiné en 1948, ça a provoqué une guerre civile avec des centaines de milliers de morts. Pablo a grandi en voyant des gens se faire tuer, son environnement a toujours été violent. D’ailleurs, il n’a jamais menti à sa famille, il disait toujours : “Je suis un méchant, je suis un bandit.” Il avait même demandé à ce que le jour où il mourrait, soit inscrit sur sa tombe : “J’ai été ce que j’ai toujours voulu être dans ma vie : un bandit.” De mon côté, c’était acteur.

Le culte de Pablo Escobar est encore présent pour certaines personnes en Colombie aujourd’hui. Vous l’avez ressenti ?

Avant même de signer avec Netflix, j’ai voulu aller sur place pour voir l’endroit ou Pablo avait vécu. Je me suis donc rendu à Medellín, tout seul, et je suis allé à Barrio Escobar, l’endroit où il avait construit des centaines de maisons pour les donner aux pauvres. Quand vous allez là-bas, la première chose que vous voyez, c’est un mur avec le visage de Pablo et celui de Jésus-Christ. Depuis l’extérieur,

J’avais juste cette image d’un homme un peu obèse qui était un des pires criminels du XXe siècle
Wagner Moura

vous pouvez voir que toutes les maisons ont des photos de Pablo à l’intérieur et si vous dites du mal de lui là-bas, ça peut vraiment mal se passer pour vous. En même temps, il faut se mettre à la place de ces gens : ils sont très, très pauvres, personne ne se soucie d’eux et tout à coup, quelqu’un arrive et leur donne une maison. Bien sûr, la très grande majorité du pays a un regard critique sur Escobar mais pour eux, Pablo, c’était cette personne généreuse avec eux, pas le criminel qui a tué des milliers de personnes.
Dans les endroits où l’État ne rentre qu’avec la police, ce sont les trafiquants de drogue qui contrôlent la communauté. Ils se voient un peu comme ceux qui prennent la place là où l’État est absent : ils résolvent les problèmes entre les voisins, vont donner des choses à ceux qui en ont besoin, faire leur propre justice. Là-bas, les gens détestent la police car elle représente le visage de la violence. Le Brésil et la Colombie ont beaucoup de similarités sur ce point, la police est surtout là pour protéger l’État contre les pauvres. C’est pour ça qu’à mon avis, c’est facile pour eux de se sentir proches d’une figure qui ne représente pas l’État. “Cet homme a une mitraillette mais il donne des médicaments à mon fils, alors merde à la police.”

C’était dangereux de tourner en Colombie ?

Nous n’avons pas eu de problème pendant le tournage. Mais oui, ça peut être dangereux pour n’importe qui dans la rue, vous pouvez vous faire agresser, voler, ça peut arriver. Mais bon, étant brésilien je suis habitué à ce genre de choses. Cela dit, tout le monde nous a soutenus lorsqu’on faisait la série, les Colombiens et l’État nous ont beaucoup aidés. Ils pensent que c’est important de raconter le passé pour éviter que cela ne se reproduise dans le futur. En Colombie, tout le monde connaît quelqu’un qui s’est fait tuer par Pablo Escobar, il est l’inventeur du narcoterrorisme. Bogota était la ville la plus dangereuse du monde quand il était actif, ce gars a fait exploser un avion pour tuer un seul homme. C’est impressionnant de voir comment ils ont tout reconstruit, mais les cicatrices sont encore vives.

Selon vous, quelles étaient les motivations de Pablo Escobar ?

Il n’y avait pas que l’argent, il était très différent du reste du cartel de Medellín. Pablo voulait être accepté, il voulait qu’on l’aime. Il voulait être le présent et le futur de la Colombie et il y pensait en être capable. Je pense qu’il voulait vraiment faire tout ce qu’il pouvait pour aider les pauvres. Les différences de richesses sont toujours l’un des plus gros problèmes de nos pays. Pablo était l’homme le plus riche du pays mais il n’était pas accepté. Ses enfants ne pouvaient pas aller aux écoles de l’élite, il ne pouvait pas aller au country club. Donc, je pense qu’une partie de son combat contre l’État était en fait un combat contre l’élite de la société colombienne.

Par Jonathan Vayr