Voyage

Deux retraités français bloqués au Chili racontent leur périple

Ils s'offraient une traversée de l'Amérique latine quand le Covid-19 a stoppé leur épopée en camping-car. Au revoir l'Altiplano: Laurent et Angie sont confinés dans un motel à l'aéroport de Santiago du Chili, en attente d'un rapatriement qui ne vient pas.

Il lui ont même donné un petit nom, “Tommy”. Il a une dizaine d’années, fonctionne très bien, et Laurent et Angie Étienne le bichonnent avec amour. Sauf que Tommy pèse deux tonnes et mesure 4,75 mètres de long: c’est un Land Cruiser pimpé avec capote, douche et WC.“La Rolls-Royce des baroudeurs. Les gens viennent nous voir, frappent au carreau et lèvent le pouce. Beaucoup veulent jeter un coup d’œil à l’intérieur. En Colombie, surtout, on a croisé plein d’admirateurs”, se pavane Laurent, retraité. Depuis la mi-janvier, à bord de Tommy et en compagnie de sa femme, Angie, ils avaient prévu de rallier Ushuaïa depuis Carthagène, en Colombie, avant d’arpenter le Brésil et de revenir en France en décembre 2020.

Tout se passait bien jusqu’à leur arrivée au Chili, le 21 février. D’abord, des milliers de pneus brûlés au bord des routes, stigmates des violentes manifestations contre le président Sebastian Pinera, accompagnent leurs premiers kilomètres. Puis, à mesure que le nombre de malades du coronavirus augmente, le ressentiment à l’égard des Européens s’accentue. Tommy ne fait plus rêver les foules, au contraire. Il devient un aimant à emmerdes, avec sa plaque d’immatriculation française et son petit drapeau tricolore collé à la vitre. Laurent remballe l’écusson, mais rien n’y fait, les deux touristes sont considérés comme des importateurs du virus.

Voilà Tommy.

“En nous voyant, les gens se méfient et se disent: ‘Ils viennent d’où, ceux-là?’ Au supermarché, je me gare près de l’entrée pour garder un œil sur notre camion. Ma femme est d’origine chinoise. Le gérant du dernier camping qui nous a accueilli nous a conseillé: ‘Vu son faciès, mieux vaut rester discrets.’ Elle se cache à l’arrière pour ne pas être visible.” Sur un groupe WhatsApp, des camping-caristes européens dans la région partagent leurs mauvaises expériences, comme cette famille française qui s’est fait dénoncer par des locaux: la police les a extraits de leur véhicule pour les placer en garde a vue.

À la suite du premier discours d’Emmanuel Macron, l’ambassade de France à Santiago organise trois vols de rapatriement des ressortissants présents au Chili les 24, 25 et 26 mars. Problème: Laurent et Angie viennent de Mulhouse. Vu l’hécatombe que provoque l’épidémie dans leur ville de l’Est, ils s’évertuent à croire qu’il vaut mieux rester à Puerto Varas, aux portes de la Patagonie. “À ce moment-là, notre stratégie c’est: on reste ici, zéro contact avec la population et on rentre plus tard.”

Ils passent donc leur tour et reçoivent un dernier mail de l’ambassade en forme de coup de pression, qui laisse présager les galères à venir: “Si vous ne manifestez pas d’intérêt pour ce vol, nous considérerons que vous prenez la décision d’attendre la reprise des vols commerciaux vers l’Europe, quelle que soit la date de cette reprise, inconnue à ce stade (en gras et italique dans le mail, ndlr).” . Ils décident encore de rester.

Le vrai coup de flip survient autour du 10 avril, lorsqu’ils apprennent que les frontières de l’espace Schengen pourraient rester fermées tout l’été. Ils ne s’imaginent pas rester bloqués pendant les longs mois de l’hiver austral, seuls dans leur camion, dans le froid et sous la neige. Ils veulent rentrer au plus vite en Europe, avalent les 1 300 kilomètres jusqu’à Santiago, laissent leur Tommy adoré prendre un cargo jusqu’en Europe. Mais depuis deux semaines, rien. Ils sont toujours bloqués à Santiago et suivent impuissants le bal des rumeurs sur d’éventuels départs.

Le dernier en date devait être un vol de la Lufthansa pour Francfort, finalement annulé. “Le Quai d’Orsay envoie des avions dans tous les pays environnants, la Bolivie, le Pérou, l’Argentine. Mais ici, rien.” Ils sont sur une liste d’attente, en compagnie d’environ 200 compatriotes. Laurent et Angie le reconnaissent eux-mêmes, ils ne sont pas les plus à plaindre: retraités, plutôt à l’aise financièrement, sans enfant à charge. Les distractions sont rares, mais au moins, le buffet de l’hôtel City Express Airport, accolé à une autoroute et avec vue sur un parking, est généreux.

“On pris la décision de se confiner nous-même, par civisme et par respect des autres.” Mais aussi parce qu’il est devenu impossible de pratiquer leur tourisme façon Guide du routard, vu que les parcs nationaux sont fermés. “Se balader autour et choper le Covid, avouez que ça n’a pas grand intérêt”, commente Laurent sur FaceTime depuis sa chambre aux murs gris-beige. Autour d’eux, le confinement à la chilienne se révèle assez léger. Les gens se baladent et les plages sont noires de monde.” Autant d’admirateurs potentiels que Tommy n’aura pas la chance de faire saliver.

Par Pierre-Philippe Berson