Reportage

Le dernier “club” de Paris: un balcon du XVIIIe arrondissement

Tous les samedis à 20h depuis le début du confinement, Nathan mettra de la musique très fort depuis son balcon. Et comme tous les samedis à 20h, une partie du XVIIIe arrondissement de Paris devrait rappliquer pour un simulacre de fête en plein air. Sous les yeux de la police.

Nathan n’aime pas donner son âge. Peut-être parce qu’à chaque fois qu’il le donne, on lui rappelle que c’est plutôt précoce d’être, à 19 ans, le directeur technique d’un théâtre parisien. “J’ai arrêté l’école à 12 ans pour enchaîner des stages dans le domaine du spectacle, et j’ai gravi les échelons. Je suis entré par la petite porte, si vous voulez.” Nathan travaille au théâtre Lepic, dans le XVIIIe arrondissement, qui a longtemps appartenu au cinéaste Claude Lelouch et a fermé boutique au début du confinement, comme partout en France.

Deux semaines plus tard, Nathan reprend des couleurs et décide de démonter les enceintes du théâtre pour les installer sur son balcon. Son projet? Jouer le DJ en passant, pendant une demi-heure, de la musique à fond tous les samedis à 20h, avec des stroboscopes et des interventions au micro. Dès sa première, le samedi 28 mars, l’essai est concluant. “J’ai reçu des tonnes de messages positifs des voisins qui n’arrêtaient pas de m’encourager à le refaire.”

L’appartement de Nathan, où il est confiné avec sa mère et son petit frère, donne sur la place Constantin-Pecqueur. Depuis cinq semaines, c’est l’attroupement. Malgré l’interdiction de rassemblement, des dizaines de curieux viennent écouter des tubes des années 80 et 90, danser, filmer la scène avec leur smartphone et boire quelques coups. Toute la faune du XVIIIe arrondissement est là: quelques crackheads avec une 8.6 à la main, des trentenaires avec chemise en jean ouverte sur t-shirt blanc et une bière artisanale dans un totebag, des runners en pause, des parents, des grands-parents, des enfants.

Nathan reçoit “des centaines” de messages d’auditeurs qui lui envoient des titres de chansons, ainsi que des dédicaces à faire passer. Samedi 18, en hommage au chanteur Christophe, ils ont tous crié le prénom d’Aline en même temps, respectant tant bien que mal les distances de sécurité. “Ça me fait un peu peur parce je ne veux pas non plus créer de rassemblement, mon but n’est pas qu’il y ait trop de monde”, temporise Nathan. Trop tard.

Samedi 18, aussi, et pour la première fois, une voiture de police s’est arrêtée. “On est en pause clope”, a précisé l’un des agents qui battait la mesure avec son pied. Ils n’interviendront pas. Sachant peut-être que la fête ne dure pas très longtemps, au grand dam des plus enivrés qui, une fois le son coupé, en redemandent “une autre” ou hurlent un “Macron enculé”, sans donner plus d’explications. Fort de ce succès local, Nathan a baptisé le rendez-vous @DiscoBalcon sur les réseaux sociaux et fait la même chose chaque vendredi, même heure, avec le même matériel, mais juste à côté, vue Vaunegargues, chez son père.

Une vidéo de la fête du 25 avril a été vue plusieurs millions de fois sur Twitter, avec des dizaines de personnes et a initié de vives polémiques, même si l’auteur de la vidéo a vite nuancé, là encore sur Twitter: “Le 18ème est très confiné. Il s’agissait de 20-30 personnes dansant sous un balcon plus des badauds ébahis… Une minute après mon arrivée, la police a mis fin à la musique avant même que Dalida ait fini de chanter.”

Nathan ne sait pas encore s’il continuera après le 11 mai –“Ça dépendra si mes voisins sont d’accord”–, mais il pense d’ores et déjà à organiser quelque chose pour la fête de la Musique, toujours dans le même genre, si la situation le permet. “J’ai des messages de gens qui me demandent de faire une fête sur la place quand le confinement sera terminé, pour pouvoir concrétiser des trucs. Je pense qu’il y a des couples qui sont en train de se former.”

Et il sait de quoi il parle. Après sa prestation du 28 mars, le tout premier message qu’il a reçu était celui d’une voisine de l’immeuble d’en face. Ils se sont beaucoup écrit, ont appris à se connaître. Trois semaines plus tard, ils sont allés boire un coup au théâtre Lepic, que Nathan a ouvert pour l’occasion, juste pour tous les deux. Bien joué: ils ne “respectent désormais plus trop le confinement” et “parlent beaucoup musique”. Entre autres?

Note de la rédaction: restez chez vous! On se fera une grosse fête une fois que tout ça sera terminé.

Par Victor Le Grand