Portraits

Comment les squats, friches et tiers-lieux s’organisent pour lier culture, solidarité et sécurité?

Depuis maintenant quarante jours, squats, friches et “tiers lieux” continuent d’être occupés et de faire vivre une certaine idée de la culture et de l’aide aux plus précaires. Tout en réfléchissant à la place qui sera laissée aux arts dans ce qu’on appelle déjà le “monde d’après”. Les responsables de plusieurs lieux parisiens nous racontent.

Et soudain dans la nuit, surgit Robert Mitchum. Ses paupières lourdes, son menton à fossette et son inquiétante nonchalance s’affichent sur la façade blanche d’un immeuble. Le 17 avril, La Nuit du chasseur était projeté sur la rue de la Clef et la rue Daubenton, dans le Vème arrondissement de Paris. Au bout du conte macabre, les quelques habitants aux fenêtres ont applaudi, Charles Laughton et Mitchum bien sûr, mais aussi à les occupants du cinéma la Clef à l’initiative de cette séance en plein air.

Depuis le mois de septembre, cinéastes, auteurs, spectateurs et collectifs d’artistes occupent cette salle créée dans le vent de mai 1968, aujourd’hui menacée de vente. Les mutins ont écoulé les semaines de confinement retranchés dans les ateliers photo et d’écriture installés dans les 600m2 du dernier cinéma associatif de Paris, enquillant les films de Larry Cohen, Chantal Akerman et Michael Cimino.

“On était un peu amorphes, en perte de vitesse”, resitue Derek qui occupe le fort depuis septembre. Puis il y a eu une forme de gnaque collective.” Des enfants du quartier ont proposé de passer La Nuit du chasseur. “C’était une forme d’antidote à la morosité, c’était une manière de déconfiner l’imaginaire.”

Quarante jours que les squats, friches et autres “lieux intermédiaires” bricolent des solutions pour faire exister l’art et prêter main forte aux plus fragiles, malgré les moyens du bord et le vertige des interdictions. Si l’appellation “lieux alternatifs” est devenue un fourre-tout désignant aussi bien les squats illégaux que les friches subventionnées par les villes, tous se sont retrouvés au pied du même mur.

Il a d’abord fallu prendre des “décisions difficiles”. A la Clef, impossible de quitter le navire. Trop risqué. Les serrures pourraient être changées par le propriétaire. “Mais du jour au lendemain, on a arrêté les séances du soir à prix libre, on a été hyper précautionneux”, raconte Derek.

Depuis le XVIIIème arrondissement de Paris, Josselin envoie lui quelques photos des ateliers vides du Shakirail, une friche plantée aux abords d’une vieille voie ferrée. Hors période de pandémie, le lieu réunit une quarantaine d’artistes et accueille plus d’une centaine de groupes et de compagnies de théâtre pour trois fois rien. “Tout de suite, on s’est demandé ce qui était indispensable, dit-il. On a réduit au minimum, il fallait s’occuper de l’AMAP et des ruches mais on a arrêté d’accueillir les artistes de spectacles vivants, et on a organisé une permanence pour entretenir le lieu et éviter les intrusions.”

“On n’est pas là en train de se faire des câlins…”

Certains ont donc dû mettre les voiles. Clara, artiste plasticienne, a quitté le Dragono, dans le XIIème arrondissement, avant de toquer de nouveau à la porte. “Au bout de deux semaines, j’ai craqué, j’étais très mal psychologiquement dans mon studio, alors j’ai demandé si je pouvais venir m’installer à l’atelier, ils ont accepté.” Le jour, elle apprend la soudure et travaille sur une sculpture en forme de transat, et le soir, elle retrouve les autres occupants pour les repas.

“On a des règles, on retire les chaussures, on nettoie les manteaux, on lave, on s’organise pour les courses, décrit-elle. On n’est pas là en train de se faire des câlins.” La preuve, un sérigraphe a lui aussi voulu passer l’entrée du Dragono, à la recherche d’un lieu de travail et d’un peu de chaleur humaine. “Il y a eu des discussions, reprend Clara. Moi j’étais d’accord, d’autres disaient que si on commençait comme ça, tout le monde allait venir. Mais c’est un squat, on ne peut pas fermer les portes.”

La grande question: comment maintenir l’équilibre entre les idéaux et l’impératif sanitaire? Stockages de denrées alimentaires pour le Secours populaire, fabrication de masques dans les ateliers de couture, les occupants du Shakirail se sont adaptés. “On n’a pas attendu que l’État nous dise de faire des masques, sourit Josselin. Les gens se tournent naturellement vers ces espaces de solidarité.” Même si la vague d’inquiétude n’a pas épargné ces lieux qui dépendent aussi de leur visibilité dans le quartier.

“On se demande comment continuer à exister, à mener nos actions culturelles, poursuit Josselin. Pour les gamins du XVIIIème qui ne partent pas en vacances, nos ateliers peuvent être une bouffée d’air. Il n’y a pas eu une réflexion des pouvoirs publics sur comment conserver et réinventer ces dispositifs. Aujourd’hui, on envoie des tutos par mail, pour apprendre à coudre, à faire un film avec son téléphone portable. On garde le lien, même si on ne peut pas accueillir, ni intervenir physiquement.”

La question de la survie

Ailleurs, le manque à gagner pourrait peser lourd sur l’avenir de ces lieux habitués à vivre de peu, des vide-greniers, des portes ouvertes des concerts au chapeau. “En deux mois de confinement, on subit une perte de recettes de 14 000 euros, dit Vincent Prieur, cofondateur du collectif Curry Vavart qui gère le Shakirail, la Villa Belleville ou le Théâtre à Durée indéterminée. Cet argent sert à entretenir les lieux, à payer les assurances, les abonnements Internet, nos quelques salariés, à équiper les salles. La situation actuelle pose la question des conditions de vie des gens de peu, les artistes sont touchés par ça aussi, c’est une communauté précaire, des gens qui vivent aux minimas sociaux. On a une forte capacité de résilience, mais la situation actuelle met en avant ce que fait une ville pour les plus fragiles.”

A la Clef, il a fallu fermer la billetterie libre, ce qui ne fait pas les affaires de nos mutins. “A partir du 8 mai, on est censés payer une astreinte de 350 euros par jour à cause d’une décision judiciaire, dit Derek. Ça ne nous arrange pas du tout!”

La question de la survie se pose. Difficile d’échapper à l’abattement et de dessiner les contours des jours d’après. “On est dans le flou, dit Josselin. Les intermittents ne savent pas quand ils pourront reprendre le travail, on ne sait pas ce qu’on va perdre avec les annulations de festival, d’expositions. Ce sont des lieux qui reposent sur la solidarité, mais si ça se trouve on va tous devoir prendre un boulot alimentaire pour survivre.”

D’ici là, les occupants de la Clef continuent le combat au milieu des banderoles – “les luttes aussi sont contagieuses”, “nos corps sont confinés, pas nos luttes”. Le 24, c’était L’Homme qui n’a pas étoile qui était projeté sur le grand mur blanc. Un western où un homme décide de se cloîtrer derrière des barbelés, pour empêcher les vaches de vagabonder sur son terrain.

“Ça faisait écho à notre combat, on ne sait pas ce qui va se passer, on pense au présent”, dit Derek, loin du mauvais esprit de Robert Mitchum qui, interrogé en 1970 sur le secret de longévité de son couple, livrait la recette des choses qui ne changent jamais : “Chacun de nous a cru que l’autre allait mieux se comporter le lendemain.”

Par Arthur Cerf