Interview

Et si tout le monde recevait un chèque pour surmonter la récession?

Le débat sur “la monnaie hélicoptère” monte au sein des institutions européenne, et l'idée de verser de l'argent directement aux ménages et aux entreprises n'est pas plus absurde que de le donner aux banques en espérant qu'il ruisselle, affirment les défenseurs de plus nombreux de ce mécanisme économique. Parmi ceux-là, Aurore Lalucq, économiste et député européenne Place Publique.
ILLUSTRATION EVASION FISCALE, BILLETS VOLANTS. PARIS, JUIN 2019.

En quoi consiste la monnaie hélicoptère?

L’idée est que la Banque Centrale Européenne verse de l’argent directement aux ménages et aux entreprises. Au lieu de faire comme depuis 2008, c’est-à-dire en passant par la banque et la finance en espérant que l’argent ruisselle ensuite, il s’agit de décider d’alimenter l’économie réelle, sans passer par des intermédiaires. Pour agir vite, en urgence, et pour soutenir tout le monde.

La monnaie-hélicoptère représenterait un élément parmi d’autres, pour faire face à cette crise. Son avantage: constituer un filet de sécurité sociale immédiat pour ceux qui passent entre les mailles du système actuel, comme les indépendants, les auto-entrepreneurs, les précaires partout en Europe.

En France, ça servirait aussi à ceux qui n’ont pas accès au chômage partiel, et même à ceux qui y ont accès d’ailleurs, car beaucoup basculent malgré tout dans la pauvreté. Malgré une approche très généreuse et protectrice à la base, le modèle français n’est donc pas adapté à la crise actuelle, il reste d’énormes trous dans la raquette.

Pourquoi cela serait utile aujourd’hui?

Aujourd’hui, pour maintenir le secteur privé en vie, les États s’endettent, mais cette dette ne sera ni remboursable ni remboursée. C’est une dette qui ne servira pas à couvrir les frais de fonctionnement des entreprises, qui ne leur permettra pas d’investir: cette dette ne servira qu’à compenser les pertes. La monnaie-hélicoptère est une mesure d’ordre temporaire, pour répondre à l’urgence de la crise, financée par la création de monnaie. Créer de la monnaie permet de ne pas alourdir la dette des États.

Plutôt que de créer les conditions d’une crise des dettes souveraines comme cela avait été le cas avec la Grèce en 2015 – et là, ça pourrait très bien se porter sur l’Italie, par exemple – l’idée serait que la BCE aide directement les entreprises. Beaucoup d’entre elles ne peuvent plus se faire prêter d’argent par les banques, et de toute façon, elles ne pourraient pas continuer à s’endetter ad vitam æternam pour compenser le manque d’activité. Pour ne pas les laisser mourir, il faut donc leur injecter un peu de sang: la monnaie.

Mais c’est ce que l’on a parfois du mal à comprendre: d’où vient cet argent, concrètement?

La création monétaire est un jeu d’écriture, puisqu’on crée de la monnaie en disant qu’on en crée. C’est comme ce que font aujourd’hui les banques privées: lorsqu’elles vous prêtent de la monnaie, c’est de la création monétaire, car elles n’ont jamais en stock la totalité de ce qu’elles prêtent. Sinon, elles ne prêteraient pas grand-chose. Or la BCE, comme toute banque centrale, est solvable, elle peut avoir des fonds propres négatifs, elle ne fera pas faillite – il n’y a pas de problèmes là-dessus, malgré ce que certains veulent faire croire. Ce que l’on redécouvre, à travers ce débat, c’est que la monnaie n’est pas seulement un outil économique: c’est une institution.

À quel montant évaluez-vous cette aide de la monnaie-hélicoptère?

Plusieurs montants sont aujourd’hui proposés, de 200 euros jusqu’à 2 000 euros. Mais le montant dépendrait de plein de choses, parce que la monnaie hélicoptère n’est pas la solution miracle, c’est un élément parmi d’autres. Plusieurs solutions sont possibles, et concernant la monnaie-hélicoptère, il faudra sûrement trouver un moyen intelligent pour correspondre au niveau de vie de chaque pays, à son niveau de chômage comme à son niveau de revenu par habitant…

Certains dénoncent, un peu comme dans le revenu universel, le caractère “aveugle” de cette mesure: autrement dit, la monnaie-hélicoptère aide, indistinctement, les plus pauvres comme les plus riches…

C’est une critique très intéressante, qui fait avancer le débat. C’est vrai qu’on pourrait se dire qu’il faut cibler les aides vers les ménages les plus en difficulté et les entreprises les plus vulnérables… Mais on peut aussi se dire qu’on compense cela, ensuite, par la fiscalité et l’impôt sur le revenu pour les plus aisés. Ce qui signifie aussi qu’il va falloir avancer sur la question de la fiscalité européenne, en mettant par exemple en place un ISF européen.

Moi, je mise sur l’effet au niveau macro-économique que peut générer la monnaie-hélicoptère, puisque cela pourrait créer un peu d’inflation, qui serait bénéfique. Et puis la vérité, c’est qu’à l’heure actuelle, les politiques mises en place par la BCE sont encore bien plus “aveugles”, puisqu’elles ne ruissellent que très peu dans l’économie réelle, sans pour autant générer d’inflation…

Cette crise n’est-elle pas un test fondamental, non seulement pour la politique économique de la zone euro, mais plus largement, pour les institutions européennes?

La Commission européenne et le Parlement européen n’ont pas beaucoup d’argent à disposition, puisqu’elles ne peuvent pas lever d’impôt. Mais le peu d’argent disponible a été débloqué! C’est surtout la double gouvernance de l’Europe qui vit une crise fondamentale. On peut être critique du retard des institutions européennes, ou de la façon dont elles ont réagi, mais elles sont intervenues. Et sans elles, on serait dans une toute autre situation.

Le problème, c’est cet “Euro-groupe”, qui n’a aucune base légale par ailleurs, et lors desquels certains États membres affichent des positions aussi ignobles qu’idiotes: penser qu’on peut s’en sortir quand tout s’effondre autour de nous, cela relève de la bêtise profonde. Et cela donne une image détestable de l’Europe, qui sert d’ailleurs de bouc-émissaire parfait, alors qu’en fait, le travail des institutions est complètement outrepassé par le comportement de certains pays membres, alors que ce sont les droites allemande et hollandaise qui devraient être détestées.

La réalité, c’est que l’Union européenne et la zone euro ne sont pas achevées. L’Europe se fait taper dessus, mais elle n’a aucune compétence en matière de Santé et n’a pas de fiscalité commune parce que les États s’y refusent. Au contraire, il faut une Europe plus puissante et plus démocratique.

Par Barnabé Binctin