Interview

Pascal Ory: “Aujourd’hui, un tsunami ou une épidémie pèsent plus lourd qu’une révolution”

Du confinement à la sortie de crise, l’historien Pascal Ory passe les événements actuels au scanner de l’histoire pour comprendre ce qui nous arrive. Spoiler alert: c’est assez unique et les mois qui viennent risquent d’être rock’n’roll.

À quels précédents dans l’histoire peut-on comparer la situation actuelle?

Aucun. Il y a rien de semblable. C’est un mélange de la crise économique façon 1929 et de la guerre façon 1940. Dans la guerre, surtout pendant l’Occupation, il y a des formes de confinement, de régime d’exception, des libertés surveillées, avec comme conséquence une machine économique très perturbée. Il y a un principe auquel je tiens: en histoire, il n’y a pas de causes, rien que des effets. Et les vrais grands effets sont toujours politiques. Traduction: la plus lourde conséquence dans la crise de 29, ce ne sont pas les dysfonctionnements de l’économie et la montée du chômage, non, c’est l’arrivée au pouvoir d’Hitler.

Pensez-vous qu’en ce moment, on redécouvre la peur? Que c’était un sentiment collectif qui avait disparu?

Je ne le crois pas. Dans ma jeunesse, il y avait la guerre froide, surplombée par la bombe atomique. Regardez le film d’André Cayatte, Avant le déluge, sorti en 1954. Le point de départ réside dans la panique qui saisit un groupe de jeunes Français à l’approche, selon eux, d’une catastrophe nucléaire. Aujourd’hui, la peur s’est déplacée vers le réchauffement climatique. Le point commun, c’est qu’il y a toujours une fin du monde à la clé.

Sauf qu’aujourd’hui, chacun affronte seul cette peur…

Oui, parce qu’on est plus individualistes qu’on ne l’a jamais été dans toute l’histoire du monde. Mais on devient peu à peu –d’abord l’Occident, bien sûr, mais le reste du monde s’occidentalise à grande vitesse– ce que j’ai appelé des ‘sociétés de masse d’individualistes’. Au moment des manifestations au lendemain des attentats de Charlie-Hebdo, ce qui m’a frappé, c’est qu’il y avait quatre millions de personnes dans la rue, mais chacune avec son petit mot d’ordre bricolé –’JE suis Charlie’. Il n’y a donc pas de contradiction entre individualisme et effets de masse.

À l’origine, l’étymologie du mot ‘crise’ vient du domaine médical. Vous ne trouvez pas qu’il y a une ironie à le voir revenir dans ce champ lexical?

L’étymologie est parfois un exercice érudit mais là, elle nous dit des choses essentielles. Aux origines de la médecine occidentale, la crise, c’est la phase maximale d’une maladie. La notion a été étendue aux autres domaines au XVIIIe siècle, celui des Lumières, qui a fondé le monde dans lequel on est aujourd’hui. Dans le monde ancien, les épidémies n’avaient pas le statut de la pandémie actuelle. Elles faisaient partie du décor ‘naturel’ des sociétés. Le XXe siècle les avait peu à peupériphérisées’, tout comme la seconde moitié du siècle avait réussi à périphériser la guerre.

La contrepartie, c’est que lorsque cette forme élémentaire de la mort qu’est l’épidémie débarque de nouveau, on est sidérés. J’ai une petite théorie là-dessus: dans les sociétés dites traditionnelles, empreintes de religion, l’épidémie a forcément une signification religieuse. N’importe quelle catastrophe fait partie du plan de Dieu. On n’est pas obsédés –comme aujourd’hui– par le nombre de morts, mais par le dessein du Créateur de tuer sa créature. On se demande où a-t-on fait une erreur. La volonté de réforme de l’Église catholique, qui nous a donné le protestantisme –autrement dit le monde moderne–, a à voir avec les grands traumas des XIVe et XVe siècles, à commencer par la peste noire.

Avec l’entrée progressive dans un univers moins théologique, plus humaniste, le tremblement de terre devient ‘anticipable’, la maladie curable –contre la peste, on trouve un vaccin. C’est un Suisse naturalisé Français, Alexandre Yersin, qui a découvert le vaccin contre la peste. Je trouve qu’on ne parle pas assez de lui. Il n’est pas connu comme Pasteur, mais au Vietnam, aujourd’hui, il est encore considéré comme un héros. À partir de ce moment-là, les élites occidentales se sont mises à rationaliser, à séculariser la fin du monde.

Le siècle des Lumières a mis un point final à l’histoire non pas par le retour du messie mais par l’apothéose des droits de l’homme, puis les marxistes ont remplacé le jugement dernier par le triomphe du prolétariat. La crise typique du monde moderne est donc devenue la crise économique et sociale, conduisant ou non à la révolution. Tout ça s’est épuisé, puis effondré avec la chute du mur de Berlin. Aujourd’hui, on est a une époque où un tsunami, une épidémie, pèsent plus lourd qu’une révolution. Sauf qu’il n’y a plus de Dieu au-dessus.

Quels liens faites-vous entre la mondialisation et la crise actuelle?

La mondialisation, c’est vieux comme le monde. Vous avez des circulations qui sont très, très lentes mais qui vont d’un bout à l’autre de la planète. On sait aujourd’hui que la route de la soie a été un extraordinaire vecteur de la peste noire. Et la grippe espagnole a été importée par les soldats américains venus nous secourir. C’est donc un tout. Vous ne pouvez pas avoir un développement des échanges sans virus. De la même façon, il faut avoir le courage de constater que, pour l’instant, la mondialisation ne construit pas de mondialisme. On vient de le voir: ça a été chacun pour soi, l‘Union européenne a été absente. Et, aux dernières nouvelles, le nationalisme chinois en est sorti renforcé.

La métaphore guerrière utilisée par Emmanuel Macron l’a-t-elle souvent été dans l’histoire moderne?

Francois Hollande avait dit: Nous sommes en guerre contre le terrorisme.’ George Bush aussi, après le 11-Septembre, d’où le Patriot Act. En fait, ce qui est recherché avec ces discours, c’est la mobilisation des populations. Suivant la culture politique d’un pays, ça se dit ou ça ne se dit pas. Regardez le chef d’État allemand, qui a déclaré : ‘Non, ce n’est pas une guerre.’

La période actuelle est marquée par un appel à la démobilisation économique et l’injonction à lire de Macron. Quel parallèle historique faites-vous?

C’est un jeune chef d’État, un enfant des âges sans guerre. Il cherche à mobiliser –c’est son job–, mais à moindre frais. Mobiliser des individualistes, ce n’est pas très facile, mais comme vous l’avez vu, le vrai trauma pour Macron comme pour nous tous, ça a été le confinement. Et là, c’était un vertigineux retour en arrière, à cette époque si bien étudiée par mon maître Jean Delumeau, le premier historien de la peur, où, chaque soir, les villes fermaient leurs portes.

Tout cela va probablement accoucher de bouleversements socio-économiques. Est-ce un trait caractéristique des sorties de crise?

Oui, les médias se sont précipités sur l’allusion de Macron aux jours heureux’: le programme du Conseil national de la Résistance s’intitulait ainsi. Beaucoup d’avancées sociales sont liées à des sorties de crise. Grâce à celle de 29, Roosevelt a pu renforcer le rôle économico-social de l’État fédéral américain, qui était traditionnellement très faible. La France de la Libération a, en quelque sorte, confirmé le Front populaire avec ses grandes réformes économiques, sociales et culturelles.

On sortait de la pire catastrophe, la Seconde Guerre mondiale, et presque tous les pays du monde se sont engagés dans un programme de réformes à contenu social, voire socialiste. Rendez-vous compte: avant même la fin de la guerre, les électeurs britanniques ont renversé Churchill pour mettre à sa place un gouvernement de gauche.

On observe des distinctions nettes en Europe sur la façon de régler cette crise. Lesquelles vous sautent aux yeux et comment les expliquer?

Dans un pays comme la France qui est, de surcroît, un vieux pays d’État, le tropisme veut que celui-ci s’occupe de tout, qu’on attende tout de lui –et qu’en retour, on le critique férocement. L’Allemagne est un pays fédéral et un régime vraiment parlementaire, où le vrai pouvoir appartient non au chef de l’État mais à celui du gouvernement, dépendant d’une majorité, souvent composite. J’ajoute que dans un pays religieusement partagé, Madame Merkel est fille de pasteur… Bref, tout ça, c’est l’inverse de la France. Son exact opposé.

La crise agit comme un révélateur des dysfonctionnements?

On m’a demandé quelle serait ma lecture de sortie de crise. Le livre à lire dans les six prochains mois, pour moi, c’est De la démocratie en Amérique, de Tocqueville. Parce que si ce qui est capital, c’est l’effet politique, le seul pays qui compte encore en 2020, ce n’est pas la Chine, mais les États-Unis. Selon que Trump repasse ou pas en novembre, la leçon politique mondiale sera différente. À l’heure actuelle, il n’est pas encore battu.

Par Pierre-Philippe Berson