Reportage

À Amiens, l’Île aux Fruits dessine un avenir possible pour la consommation

L’île aux fruits, à Amiens, c'est une ferme maraîchère bio, un marché de producteurs locaux, mais aussi une association qui organise ateliers culinaires et cours de jardinage pour enfants ou de réparation de vélos. Objectif? Réinventer les consommations.

Le monde d’avant pour L’île aux fruits? Le marché-guinguette du jeudi soir, le grand moment de la semaine. Sur cette ancienne friche industrielle que les membres de l’association réinvestissent petit à petit, située près des berges de la Somme, les Amiénois ont pris l’habitude de venir boire une bière, assister à un concert, tout en remplissant leur panier de produits locaux et bios. Trois ans que le rendez-vous a lieu.

En toute saison, ce lieu de bric et de broc constitué d’un grand chapiteau, de palettes en bois, de tapis décatis et de bons vieux Algeco accueille ainsi quelques centaines de personnes en hiver et dépasse le millier de visiteurs l’été. Autant dire, un joyeux barnum peu compatible avec la hantise de choper le Covid-19. “Ce qui fait notre originalité, c’est cette volonté de faire rencontrer les gens autour du manger local, de prendre le temps de discuter avec les producteurs, de boire un coup avec eux. On n’est pas un drive, quoi… Bref, l’antithèse du monde d’aujourd’hui”, souligne, un peu dépité, Alexandre Cabral, coordinateur du collectif.

Par chance, L’île aux fruits avait déjà pris l’habitude de vendre en direct ses paniers de légumes pour une dizaine d’euros. La crainte de traîner dans un supermarché comme la difficulté de trouver certains produits de première nécessité a ensuite fait le reste. Résultat : “En gros, on a plus que doublé nos ventes et on a mis les producteurs d’œufs, de farine et de viande avec lesquels on bosse d’habitude dans la boucle, atteste Alexandre Cabral. Le bouche à oreille a bien fonctionné, notamment chez les personnes âgées, mais c’est pas la fête financièrement pour autant, car toutes nos autres activités sont à l’arrêt, comme la restauration et la ferme pédagogique.”

Si l’équilibre économique de la structure est aujourd’hui en péril, a-t-elle au moins la satisfaction de sensibiliser une population jusque là peu concernée par la démarche “locavore”? “On n’a pas le temps de faire dans le prosélytisme en ce moment, rigole Alexandre. On sonne à la porte, on pose le panier sur le seuil et on retourne à nos livraisons. Mais si ce n’est pas une question de conviction, peut-être que ce sera une histoire de goût. Car entre un yaourt fermier et celui que tu achètes en grande surface, il n’y a pas de comparaison.”

Un sondage que nous avons publié le 10 mars laisse à penser que la consommation de produits locaux figurerait en tête des habitudes que les Français seraient prêts à changer. Et ce n’est pas le seul. De quoi espérer un engouement tout sauf passager. “Dans le même temps, on voit aussi des gens prêts à attendre trois heures pour un Mc Do”, tempère-t-il.

Il n’empêche, chez tous les producteurs ayant misé sur la vente en direct depuis le confinement, “on taffe comme des cinglés et on arrive à répondre à la demande, même si c’est dur de suivre le rythme”. Ce qui va dans le sens du constat selon lequel la filière locale n’est pas encore assez organisée, alors que la pandémie ravive le débat sur l’autonomie alimentaire en France.

Devenue nécessité économique et enjeu politique, la collaboration entre les petits producteurs et les acteurs institutionnels s’est donc brusquement renforcée ces dernières semaines. “C’est peut-être la vraie bonne nouvelle dans cette crise, cette obligation qu’on a à travailler vraiment ensemble, à réfléchir à la manière dont on devrait se nourrir…”

Par Vincent Berthe