Interview

Adolfo Pérez Esquivel: “On ne se dirige pas vers le précipice: on vit déjà dedans”

Adolfo Pérez Esquivel, ancien prisonnier des dictatures argentine et brésilienne et Prix Nobel de la Paix en 1980, aujourd'hui âgé de 88 ans, dénonce l’impact sur la planète des politiques néolibérales et appelle à la création d’une Constitution de la Terre.

Vous travaillez depuis des années auprès des plus démunis. Ceux-ci risquent-ils d’être encore une fois les plus touchés par la crise?

Bien sûr. Il est temps de penser un nouveau contrat social. Il faut faire une révision profonde, car à l’évidence, les politiques mises en place au niveau mondial ont généré plus de pauvres et n’ont pas solutionné les problèmes que connaissent les peuples.

Malheureusement, cette crise fera beaucoup de morts, et comme dans beaucoup d’autres cas, ce sont ceux qui vivent dans les favelas, dans les bidonvilles ou dans la rue qui vont en souffrir le plus. Comment peut-on contenir la propagation dans ces espaces où l’hygiène est insuffisante? C’est extrêmement complexe. Il faut travailler au développement d’une culture de la solidarité.

Ici, en Argentine, il y a des médecins qui travaillent intensément dans les hôpitaux, et quand ils reviennent chez eux, on les rejette, on leur dit de ne rien toucher ou de s’en aller. On parle de professionnels qui travaillent pour la santé de la population. C’est incroyable qu’autant de gens ne comprennent pas que soit on s’en sort tous ensemble, soit on y passe tous.

Quelle analyse faites-vous de cette crise?

En Argentine, la situation est en partie contrôlée, avec peu de morts (159 au 23 avril, ndlr) par rapport à d’autres pays, comme en Europe ou aux États-Unis, où la médecine est privée et où il n’y a pas de politique de santé publique. Cette crise met en évidence, une fois de plus, le fait que les politiques néolibérales ne servent pas l’intérêt des populations. Les États-Unis, avec tout le potentiel de guerre qu’ils possèdent, ne parviennent pas à affronter la pandémie, qui fait des ravages comme s’il s’agissait d’une guerre, justement.

Malgré toute leur puissance, ils ne peuvent pas faire face à une situation sanitaire qui laisse le pays dans un état d’impuissance alarmant. Dans le monde entier, la situation va être difficile. Ceux qui détiennent le pouvoir, dans cet ordre international qui s’est converti en un grand désordre et où l’individualisme l’emporte trop souvent sur la solidarité, devront penser aux changements dont a besoin l’humanité, car on ne peut pas continuer comme ça.

Comment concrétiser ces changements au niveau mondial?

En décembre dernier, nous avons lancé à Rome, avec l’ancien sénateur italien Raniero La Valle, le projet d’une Constitution de la Terre. Nous avons fait tant de mal à notre planète que nous en payons aujourd’hui les conséquences. Cette crise n’est pas le simple résultat d’un virus qui passait par là. C’est celui d’un mauvais usage des ressources de la Terre-Mère, que l’on ne peut plus continuer à détruire comme on est en train de le faire.

D’où cette idée de Constitution, qui établirait que nous ne sommes pas les propriétaires de la planète, et qui s’accompagnerait d’un autre outil auquel nous sommes en train de réfléchir: un Tribunal Pénal International pour les crimes contre la Terre-Mère, comme par exemple la dévastation de l’Amazonie, le ‘fracking’, etc. Actuellement, des entreprises agissent en totale impunité, il n’existe aucun organisme international pour les freiner.

Nous sommes soutenus dans cette initiative par beaucoup de monde dans les secteurs sociaux, culturels, politiques et religieux. Le pape François, dans sa seconde encyclique, Laudato si’, en appelle a la conscience et à la responsabilité des peuples, et principalement des gouvernants et des entreprises.

Justement, les gouvernants ne semblent pas vraiment emprunter cette voie. En Amérique, notamment, où Trump et Bolsonaro multiplient les mesures anti-environnementales et anti-confinement.

Bolsonaro est un irrationnel total. Cet homme est une disgrâce pour le peuple brésilien et pour toute l’Amérique latine. Seuls les intérêts économiques lui importent. Il dit que si l’activité s’arrête, l’économie brésilienne va au diable. À l’opposé, notre président, Alberto Fernandez, a été très clair: l’économie peut se récupérer, la vie, non. Respectons la vie et travaillons pour sauver des vies. C’est fondamental.

Bolsonaro, Trump et les leaders européens ne priorisent pas cette voie-là, mais leurs intérêts économiques et politiques. Il faut que les peuples s’assument comme les protagonistes de leur propre vie et de leur propre histoire. Ce système économique d’exploitation, dans lequel on privilégie le capital financier à la vie des peuples, a de graves conséquences sur l’humanité.

Regardez: on continue d’agrandir nos armées et à envoyer des troupes partout dans le monde. Pourquoi ne destine-t-on pas toutes ces ressources économiques à la santé, aux relations humaines? On ne se dirige pas vers le précipice: on vit déjà dedans.

Gardez-vous des motifs d’espoir?

Il faut bien. Tous ces médecins, tous ces gens solidaires, tous ces gouvernements qui pensent d’abord à la population et non à l’économie, sont des motifs d’espoir. Ici en Argentine on a un chanteur, Fito Paez, qui dans une très belle chanson dit : ‘Qui a dit que tout était perdu? Moi je viens offrir mon cœur.’ Beaucoup de gens travaillent pour qu’on sorte de cette situation. Mais attention, il faut en sortir pour changer de direction, pas pour continuer sur le même chemin.

Par Aquiles Furlone et Léo Ruiz