Interview

Comment les Etats réorganisent leur propagande à l’ère du Covid-19

Le boulot de Camille François: analyste réseau chez Graphika. Soit suivre à la trace la propagande numérique des États pour mieux contrer leurs fake news et opérations de harcèlement. Elle nous explique les tendances du moment.

Comment les États, dans leurs activités de propagande et de contre-propagande, se sont-ils adaptés à cette période?

En ce moment, on voit des campagnes d’influence très claires sur Internet au sujet de Covid-19. Il est important d’en distinguer les deux types: officielle et clandestine. Côté diplomatie publique, il y a les comptes des ambassades, des médias financés par les États. Et côté campagnes clandestines, il y a l’arsenal classique: faux comptes, utilisation des trolls patriotiques, “bots”…

Généralement, cela aboutit à des messages assez différents. Dans le contexte actuel, il est intéressant d’observer que les messages poussés de manière officielle ou clandestine sont assez alignés.

Qui sont les gros acteurs du moment?

L’Iran développe une stratégie qui consiste à toucher un public international et se concentre sur la critique de la réponse américaine à la crise et la nécessité de soutenir le régime dans sa lutte contre le Covid-19.

L’Iran utilise beaucoup de faux comptes, de fausses pages Facebook se faisant passer pour des médias indépendants ou pour des groupes d’activistes. IUVM, pour International Union of Virtual Media, par exemple, est un groupe iranien qui s’exprime dans plusieurs formats comme de la vidéo, des articles, des dessins de presse et qui propage la parole du régime iranien. Les plateformes suppriment généralement ces faux comptes, mais ils reviennent régulièrement…

Dessin « de presse » publié par l’IUVM

La Chine est depuis le début de la crise au centre des discussions. Comment s’adapte-t-elle?

La Chine a changé son approche de diplomatie publique sur les réseaux sociaux occidentaux, comme les comptes Twitter, Facebook, YouTube des ambassades et des médias d’État, pour adopter une stratégie frontale et agressive.

Concernant les opérations clandestines sur les réseaux sociaux, on continue de voir de larges réseaux de faux comptes, mais alors qu’avant ils parlaient de la situation à Hong Kong, ils viennent désormais amplifier les messages officiels soutenant que le gouvernement chinois gère très bien la crise du coronavirus et que la Chine fait preuve de générosité envers les autres nations.

On a vu fleurir les théories du complot à propos de Bill Gates. D’où viennent-elles?

Ces derniers mois, les communautés conspirationnistes ont pris une place importante dans les débats en ligne sur le coronavirus et leurs marottes habituelles sont devenues virales. Sur Bill Gates, par exemple, ces communautés sont depuis longtemps convaincues qu’il œuvrerait à dépeupler la planète par le changement climatique.

Leurs théories du complot ont évolué d’un coup et certains expliquent comment il chercherait encore à dépeupler la planète en créant le coronavirus.

Et la France, dans tout ça?

L’analyse des discussions globales sur le coronavirus depuis janvier révèle qu’en France, comme aux États-Unis, en Inde et en Italie, les communautés anti-vaccins jouent un rôle important dans les conversations sur le Covid-19. On observe également une montée en puissance des récits racistes et anti-migrants.

En janvier, nous avons publié un long portrait de Camille François, qui raconte son quotidien de “chasseuse” de trolls russes, ou comment les empêcher de pourrir Internet.

Par Anthony Mansuy