Interview

Camille Froidevaux-Metterie : “Pour un agenda féministe de sortie de crise”

Camille Froidevaux-Metterie, chercheuse et professeure de sciences politiques, travaille sur les mutations contemporaines qui affectent la condition féminine. En temps de confinement, elle réfléchit à ce qui pourrait émerger de ce huis clos genré.

Les conséquences d’Ebola ont été dramatiques pour les femmes: beaucoup de filles ont arrêté l’école, des femmes sont mortes en couche, les revenus ont retrouvé une normalité surtout pour les hommes… Est-ce qu’on pourrait avoir des conséquences similaires? 

Sur les 29 millions d’articles scientifiques rédigés après les crises Ebola et Zika, seul 1% a pris en compte la dimension du genre. Nous devons dès maintenant faire l’effort de produire des données genrées. On sait par exemple que quand les femmes s’éloignent du monde du travail –lors d’un congé maternité, par exemple–, les conséquences économiques sont lourdes pour elles. Elles sont déclassées, voire remplacées. Notre société est dans une séquence féministe intense depuis trois, quatre ans, et je me dis que nous pouvons pointer les aspects genrés de cette crise à tous les niveaux, pour les femmes en première ligne, mais aussi pour celles qui restent chez elles.

Parce que le personnel soignant et celui des supermarchés est majoritairement féminin, peut-on dire que ce sont les femmes qui gèrent cette crise? 

On peut dire en tout cas qu’elles prennent bel et bien soin de nous. Les métiers du ‘care’ sont traditionnellement déconsidérés –et mal rémunérés–, notamment parce qu’ils sont féminins et que l’on considère que les femmes sont naturellement disposées à prendre soin des autres. Ce rôle central des femmes est également visible dans la sphère privée, car ce sont elles qui sont traditionnellement considérées comme responsables du bien-être émotionnel de chacun. Elles réconfortent, consolent, font le lien entre les générations. Avec la crise, il faut qu’elles gèrent leurs propres angoisses, mais également celles des autres.

Avec le confinement, les hommes sont renvoyés à la sphère domestique, on leur demande alors de travailler et de s’occuper des enfants en même temps. Est-ce que ça peut avoir des conséquences sur l’après-confinement ?

Confrontés au travail domestique, les hommes vont a minima être témoins du poids qu’il représente, ce sera déjà un début de prise de conscience! De leur coté, les femmes ne vont pas accepter d’être réduites à nouveau à une condition de servantes, elles vont demander un meilleur partage des tâches. De cette expérience à l’échelle de la nation, il faudra tirer les conséquences et concevoir un agenda féministe de sortie de crise qui devra par exemple prévoir l’allongement du congé paternité.

Le livre de Camille Froidevaux-Metterie, Seins, en quête d’une libération, est disponible en ligne.

Par Hélène Coutard