Interview

Cécile Duflot: « Ça n’a pas de sens de sauver l’économie si on ne sauve pas les vies »

Ancienne ministre du Logement et secrétaire nationale d’EELV, Cécile Duflot est depuis deux ans à la tête d’Oxfam France. Spécialisée dans les questions de pauvreté, l’ONG vient de publier un rapport alarmiste sur les conséquences du Covid-19. Entretien.

Selon Oxfam, près de 500 millions de personnes à travers le monde seraient menacées de pauvreté à cause du Covid-19: en quoi représente-t-il un risque accru de paupérisation?

Du fait de l’effondrement des matières premières ou du tourisme, un certain nombre d’impacts économiques ont déjà pu être constatés dans plusieurs pays, y compris dans ceux qui restent encore marginalement touchés par la pandémie. Dans un pays comme l’Inde, l’économie est souvent journalière, c’est-à-dire que les gens travaillent pour gagner l’argent qui leur permettra d’acheter à manger: avec le confinement, s’ils ne peuvent plus travailler, ils ne pourront tout simplement plus se nourrir… C’est le cri d’alarme qu’a lancé un chauffeur de taxi, au Kenya, dont l’activité majeure est de transporter des touristes, qui ont déserté le pays: ‘Aujourd’hui, certains risquent de mourir de faim avant de mourir du Covid-19′, prévient-il!

Faudrait-il, dans ce cas, y remettre en cause la politique de confinement?

Non, car il n’y a pas à choisir entre sauver des vies ou sauver l’économie. Au-delà du débat moral que cela pose, cela n’a tout simplement pas de sens de sauver l’économie si on ne sauve pas les vies en premier lieu… En fait, l’arrêt de l’économie et le confinement ne sont pas des ‘décisions’, ce sont d’abord des conséquences de la pandémie: si on ne l’avait pas fait, cela aurait été encore bien pire, tout simplement. Il faut aussi noter que cela concerne des populations de pays dits ‘riches’, où le chômage est en train de frapper de façon extrêmement brutale et où la crise économique risque également de faire de nombreux dégâts.

Que préconisez-vous?

Il faut envisager un grand plan de sauvetage économique, en jouant sur tous les leviers et les outils mobilisables en urgence: on insiste par exemple sur l’annulation de l’annuité des dettes dues en 2020 par les pays en développement, afin de libérer du budget immédiatement pour faire face à l’urgence (cet entretien a été réalisé avant l’annonce du G20 de la suspension partielle de la dette des pays les plus pauvres, ndlr). Un exemple, très frappant: pour le Ghana, le montant de sa dette annuelle représente onze fois son budget pour la Santé… C’est cette réalité-là qu’il faut avoir en tête. On propose aussi l’augmentation de l’aide publique au développement ou la création de réserves internationales à hauteur d’au moins 1 000 milliards de dollars pour augmenter les fonds disponibles pour les pays. Et au niveau européen, la question de la création monétaire doit aussi se poser, même si les Néerlandais ne sont pas d’accord.

À l’heure où toutes les frontières se ferment, pourquoi faut-il encore défendre l’idée d’une aide internationale?

D’abord parce que c’est légitime! Mais aussi et tout simplement parce qu’on ne viendra pas à bout du virus autrement: créer ailleurs des lieux de réservoir à virus, c’est mettre en péril tout le monde. Autrement dit, ce virus induit une obligation de solidarité. On voit bien que la vieille recette consistant à fermer les frontières ne fonctionne pas: ça ralentit la propagation du virus, certes, mais ça n’arrête pas l’épidémie. La seule recette qui fonctionne, c’est celle que l’être humain a toujours utilisé, historiquement: la coopération et l’entraide. C’est ainsi que l’espèce humaine a toujours répondu aux agressions extérieures.

Voyez-vous dans cette crise un symbole des désordres écologiques?

Je n’en ferais pas un symbole, mais plutôt une occasion pour ouvrir nos yeux et nos oreilles à ce que disent les scientifiques, depuis longtemps: l’augmentation importante des zoonoses, ces 30 dernières années, est parfaitement documentée et on sait qu’elles sont favorisées par la crise écologique, que ce soit par la disparition des habitats sauvages ou par l’augmentation des élevages intensifs. C’est comme une canicule ou un typhon: pris isolément, il est toujours difficile de lier l’événement à une conséquence directe du changement climatique, mais on sait aussi que ce dernier accroît très fortement le risque. C’est la même chose avec la biodiversité: on sait depuis longtemps que parmi les risques, figure celui de grande pandémie.

Cette période de confinement peut-elle favoriser une prise de conscience accrue sur ces enjeux?

La situation actuelle nous renseigne en tout cas sur deux éléments importants, dans cette perspective: oui, on peut bel et bien vivre un événement global et planétaire, comme l’est le changement climatique ; et oui, on peut changer le cours de choses! Il y a encore un mois, personne ne pouvait imaginer qu’on serait capable de mettre à l’arrêt l’économie mondiale, de confiner 52% de la population du globe, de fermer les écoles et les aéroports en seulement quelques semaines. Je pense que cela favorise une sorte de maturation accélérée des thèses écologistes, qui était déjà en cours. La réflexion est vraiment en train d’évoluer. Cela nous montre aussi qu’on a besoin de contraintes pour avancer: on a besoin de les expliquer, qu’elles aient du sens et qu’elles soient justes socialement. Mais pour arrêter de gaspiller du plastique n’importe comment ou de se déplacer inutilement, pour favoriser la réparation, on aura à un moment besoin de règlementations qui aident à changer nos comportements. Tout comme le port de la ceinture de sécurité en voiture est devenu obligatoire et a permis de sauver des vies depuis 30 ans. C’est le même enjeu, au bout du compte.

Par Barnabé Binctin