CRIMES

Celle qui avait donné un peu de sa vie au tueur du Golden State

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L’ex-policier Joseph James DeAngelo, auteur de plus de 50 viols et au moins douze meurtres dans les années 70 et 80, vient d’être arrêté en Californie, 32 ans après son dernier assassinat. Il y a deux mois sortait I’ll Be Gone in the Dark, le livre de Michelle McNamara, écrivaine et apprentie détective qui a passé cinq ans de sa vie à traquer le tueur, qu’elle surnommait “le Golden State Killer”. Jusqu’à ce que cette obsession la tue ?
Les différents portraits-robots du Golden State Killer au fil des ans.
Les différents portraits-robots du Golden State Killer au fil des ans.

Sur l’affiche du film Zodiac, sorti en 2007, il est inscrit : “There’s more than one way to loose your life to a killer” (“Il y a plus d’une façon de perdre sa vie à cause d’un tueur”). Michelle McNamara ne peut plus le nier.
Le 21 avril 2016, l’écrivaine s’allonge sur son lit dans la ferme intention de faire une nuit de huit heures. Depuis plusieurs années, depuis qu’elle travaille sur l’affaire du “Golden State Killer” en réalité, Michelle dort peu et mal. Elle se réveille au moindre bruit, reste des heures devant son ordinateur, ne pense plus qu’à cet homme sans visage, sans âge et sans nom. Ce soir-là, elle est fatiguée –plus que d’habitude– et elle avale un Adderall, un Xanax et du fentanyl, un antidouleur, pour s’aider à trouver le sommeil. Mais ce cocktail pharmaceutique, combiné à une malformation cardiaque non diagnostiquée, va provoquer une overdose accidentelle. Michelle McNamara ne se réveillera pas. Le projet de sa vie, le livre I’ll Be Gone in the Dark, est inachevé : reste 3 500 fichiers en vrac sur un ordinateur, des tonnes de notes, des listes à n’en plus finir – et une “lettre à un vieux monsieur”. Dans celle-ci, publiée intacte à la fin de l’ouvrage, Michelle s’adresse à l’homme qui la hante, et qu’elle a elle-même renommé “le Golden State Killer” : “Après le 4 mai 1986, tu as disparu. Certains pensent que tu es mort. D’autres que tu es en prison. Pas moi. Je pense que tu as disparu quand le monde a commencé à changer. La technologie progresse. Tu as vu que tes adversaires gagnaient du terrain. Un jour prochain, tu entendras une voiture se garer dans l’allée. Des pas vers la porte. Comme Edward Wayne Edwards, 29 ans après qu’il a tué Timothy Hack et Kelly Drew dans le Wisconsin. Comme Kenneth Lee Hicks, 30 ans après le meurtre de Lori Billingsley dans l’Oregon. La sonnette retentit. Respire. Serre les dents. C’est comme ça que tout s’arrête pour toi.” Le 25 avril dernier, deux ans presque jour pour jour après la mort de Michelle McNamara, Joseph James DeAngelo, 72 ans, a été arrêté par la police californienne.

51 viols entre 1976 et 1979

I’ll Be Gone in the Dark est sorti fin février, complété par le chercheur Paul Haynes, qui traquait le Golden State Killer aux côtés de Michelle, et un ami de celle-ci, le journaliste Billy Jensen. Il leur faudra plus d’un an pour compiler les parties déjà rédigées par l’auteure, ainsi que les différentes pistes qu’elle a laissées. Il faut dire que les crimes du Golden State Killer s’étendent sur dix ans. L’homme commence par violer des jeunes femmes seules chez elles dans la région de Sacramento – 51 viols entre 1976 et 1979 – et hérite du surnom de “East Area Rapist”. McNamara écrit en 2013 un premier article pour le Los Angeles Magazine, qui deviendra plus tard la base de son livre : “Pour se focaliser sur une victime, il pénétrait souvent dans la maison en l’absence de ses habitants, il s’habituait au lieu, étudiait les photos de famille, mémorisait les noms. Les

L’une des tristes vérités que j’ai apprises en étudiant les tueurs en série est que le marketing compte. Depuis Jack l’Éventreur, les tueurs en série élaborent eux-mêmes leur surnom
Michelle McNamara

victimes ont souvent reçu des coups de fil bizarres avant et après l’attaque. Il désactivait les lumières des porches et ouvraient les fenêtres. Il vidait les armes de leurs balles. Tout cela lui donnait un avantage considérable : quand vous êtes réveillée d’un profond sommeil par une lumière aveuglante et un homme portant un masque de ski, il est toujours un étranger pour vous, mais vous ne l’êtes pas pour lui.” De 1979 à 1986, un homme attaque des couples, chez eux, du côté de Santa Barbara. Sa routine consiste à demander à la femme d’attacher l’homme, puis à la violer, avant de les assassiner tous les deux. Il sera connu sous le nom de “Original Night Stalker”. Il faudra attendre 2001 pour que des analyses ADN prouvent que ces deux criminels ne sont qu’un seul et même homme. Après le meurtre de Janelle Cruz, 18 ans, à Irvine, le meurtrier ne frappe plus, et plus grand monde ne s’intéresse à lui. Jusqu’à ce que Michelle McNamara s’en mêle. “L’une des tristes vérités que j’ai apprises en étudiant les tueurs en série est que le marketing compte, écrit-elle. Depuis que Jack l’Éventreur a terrorisé le Londres du XIXe, les tueurs en série semblent avoir appris la leçon et certains élaborent eux-mêmes leur surnom. Le tueur du Zodiac, par exemple, s’est lui-même présenté ainsi dans une lettre au San Francisco Examiner en 1969. En comparaison, une recherche Google sur ‘EAR/ONS’ (East Area Rapist/Original Night Stalker) donne à peine 11 000 résultats. J’ai inventé le nom de Golden State Killer parce que ses multiples crimes se situent à différents endroits de la Californie. Et le nom est plus mémorable – à moins que, comme moi, vous saviez beaucoup trop de choses sur un tueur en série possiblement mort, dont le dernier meurtre date de la présidence de Ronald Reagan.” Désormais associée à un nom plus catchy, l’enquête reprend de plus belle.

“Mon obsession pour les crimes irrésolus remonte au 1er août 1984, écrit McNamara. Une voisine à Oak Park, dans l’Illinois, a été retrouvée assassinée. Je connaissais la famille de Kathleen Lombardo de l’église. Elle est partie courir et on l’a traînée dans une allée. Les voisins ont raconté avoir vu un homme en t-shirt jaune observant Kathleen pendant qu’elle courait. Il lui a tranché la gorge. J’avais 14 ans, j’étais une pom-pom girl en baskets dont l’expérience de détective commençait et s’arrêtait avec Nancy Drew. Pourtant, plusieurs jours après le meurtre, sans le dire à personne, je suis allée sur les lieux du crime. Sur le sol, j’ai vu des morceaux du Walkman cassé de Kathleen. Je les ai ramassés. Ce qui m’a saisie était le spectre de ce point d’interrogation à l’endroit où devait se trouver le visage de l’assassin. Le vide de son identité m’a paru violemment puissant. Le meurtrier n’a jamais été retrouvé.” Michelle McNamara grandit et devient scénariste à Hollywood. C’est là qu’elle rencontre son mari, l’acteur Patton Oswalt, avec qui elle aura une fille en 2009. En 2006, encouragée par Oswalt, elle lance un blog sur lequel elle écrit sur plus d’une centaine de crimes irrésolus, http://truecrimediary.com. “Elle disait toujours : ‘Je m’en fiche si je dois aller l’arrêter moi-même, je veux juste le voir dans des menottes, une porte de prison se fermant derrière lui.’ Elle avait besoin de justice, pas de gloire”, écrit Oswalt dans l’épilogue de I’ll Be Gone in the Dark.

“Ça m’obsède, ce n’est pas sain”

 

C’est en 2010, en lisant Suden Terror du détective retraité Larry Crompton, que Michelle McNamara découvre l’affaire de celui qu’elle n’appelle pas encore le Golden State Killer. “Je l’ai googlé, et je suis tombée sur un forum, se souvient-elle dans son livre. Avant même de m’en rendre compte, j’avais lu les 20 000 posts sur le sujet.” L’auteure ne peut s’empêcher de penser que cette affaire est prenable. “Il a laissé derrière lui tellement de victimes et tellement d’indices…” rumine-t-

Il y avait des matins où je lui apportais le café, elle sanglotait à son ordinateur, frustrée par une nouvelle piste qui n’avait rien donné. Puis elle buvait une gorgée, s’essuyait les yeux, et y retournait. Une nouvelle fenêtre s’était ouverte, une nouvelle idée, un nouveau lien
Patton Oswalt, le mari de Michelle

elle. En 2011, lorsqu’elle commence à écrire à traiter de l’affaire sur son blog, elle écrit : “Ça m’obsède, ce n’est pas sain. Le jour, je suis une mère au foyer de 42 ans ; la nuit, je suis une détective DIY. Quand ma famille va se coucher, je commence à cliquer, je fouille dans des pages jaunes digitalisées, des annuaires d’école, des scènes de crime sur Google Map : un puits sans fond d’éventuelles pistes pour la détective qui existe désormais dans le monde virtuel.” Son mari se souvient : “Il y avait des matins où je lui apportais le café, elle sanglotait à son ordinateur, frustrée par une nouvelle piste qui n’avait rien donné. Puis elle buvait une gorgée, s’essuyait les yeux, et y retournait. Une nouvelle fenêtre s’était ouverte, une nouvelle idée, un nouveau lien.” Michelle lit trop, cherche trop : elle connaît tous les détails gores de chaque meurtre, les mots qu’il a susurrés à ses victimes, les regrets de tous les détectives qui l’ont traqué. “Il y a un cri, logé en permanence dans ma gorge désormais”, écrit-elle encore. Une nuit, elle s’endort sur les fichiers policiers qu’elle a récupérés. La porte de la chambre grince. Michelle se réveille, attrape une lampe de chevet et la lance au visage de l’intrus… qui n’est en fait que son mari. Oswalt n’est pas tant perturbé par l’attaque de sa femme que par ce qu’elle lui a hurlé dans le noir : “Qui es-tu ?” Bientôt, Michelle ne dort plus. C’est à ce moment-là qu’elle se fait prescrire des médicaments contre l’hyperactivité et des anxiolytiques. Ceux qui l’ont fait s’endormir pour la dernière fois il y a deux ans.

Lorsque Billy Jensen et Paul Haynes reprennent le dossier, ils découvrent des listes : “Demander à Debbi D pour la lampe de poche”, “Finir l’annuaire des résidents de Goleta”, “Trouver un moyen de soumettre un ADN à 23andMe ou Ancestry.com”… Cette dernière théorie obsède particulièrement Michelle. Depuis quelque temps, des sites de généalogie recueillent l’ADN de personnes qui l’envoient volontairement pour en apprendre davantage sur leurs ancêtres. Par regroupement familial, il est beaucoup plus facile de retrouver des membres de sa famille via un ADN commun. Ces sites bénéficient d’une réserve de données extrêmement précieuse – 2,5 millions de profils sur Ancestry.com – mais inaccessible. “Malheureusement, ces compagnies refusent de collaborer avec la police, invoquant des problèmes de confidentialité, regrettent Jensen et Haynes. L’idée que la réponse au mystère se trouve dans ces bases de données empêchait Michelle de dormir. Si seulement on pouvait soumettre ce que l’on a sur le meurtrier à l’un de ces sites, il y a de fortes chances que nous trouvions des cousins au second ou troisième degré, ce qui permettrait ensuite de remonter jusqu’à lui.” Le 26 avril, au lendemain de l’arrestation du suspect, le procureur Steve Grippi a confirmé que la police avait utilisé plusieurs sites de généalogie, notamment GEDmatch, un site “ouvert”, dans l’enquête qui a mené, en quelques jours seulement, à l’identification du Golden State Killer, de son vrai nom Joseph James DeAngelo. Pendant ce temps, sur Instagram, Patton Oswalt enregistrait une courte vidéo à bord d’un avion, pour déclarer publiquement : “Je crois que tu l’as eu, Michelle !”

 

 

Par Hélène Coutard