Interview

« Cette crise, c’est comme la bande-annonce du désastre climatique qui arrive »

Psychologue de formation, Margaret Klein Salamon a créé en 2014 le mouvement écolo The Climate Mobilization. La capacité de cette Américaine à lier les enjeux psychologiques et climatiques offre une fenêtre fascinante sur la plus grande question de cette période: comment sortir de la crise sans oublier de sauver la planète?
Illustration: Greenpeace

Cette période d’urgence sanitaire pourrait-elle aider la mobilisation pour le climat à l’avenir?

Pour la première fois, les jeunes générations vivent ce que j’appelle un “mode urgence”. En psychologie, un mode urgence décrit, par exemple, la façon dont vous arrêtez tout si votre maison est en feu, en concentrant toute votre attention et vos ressources pour vous mettre en sécurité. Notre urgence actuelle est différente, elle s’étendra sur des mois, voire des années, mais c’est LE sujet majeur dans l’esprit et dans le quotidien de chacun. Voilà exactement la question sur laquelle je travaille depuis cinq ans avec The Climate Mobilization: comment faire en sorte de faire rentrer les États-Unis dans un “mode urgence” sur les questions climatiques?

Que permettrait d’accomplir ce mode urgence?

Quand les gens acceptent au fond d’eux qu’il y a un danger imminent, que nous sommes tous interconnectés et que notre comportement affecte le monde qui nous entoure, ils acceptent de considérer comme priorité la sécurité de la société tout entière. C’était jusqu’ici une théorie, mais l’expérience du coronavirus est en train de la valider. Il est possible d’accomplir bien plus de choses, au niveau politique, lorsque les gens sont en mode urgence.

Par exemple?

Si vous vous plongez dans les travaux des climatologues, vous vous apercevrez que la crise écologique est à un niveau d’avancement critique, et que toute idée de politique modérée, en réduisant par exemple nos émissions de quelques pourcents par an, nous mènera à la catastrophe. Le projet de zéro émission en 2050 est fondamentalement fou: c’est quasiment une chance sur deux d’effondrement de la civilisation! Ce genre de projets politiques émane de décideurs qui sont toujours en “mode normal”. Il faut bien comprendre que cette crise, c’est comme la bande-annonce du désastre climatique qui arrive. Peut-être que le coronavirus nous rappellera que, collectivement, nous n’avons pas envie de voir l’humanité s’éteindre.

Qu’est-ce qui a changé, ces dernières semaines?

Avec le coronavirus, les médias ont pris la mesure de l’urgence sanitaire –et même le gouvernement Trump, à sa manière. Trump et le parti républicain, il y a quelques semaines, parlaient de rouvrir l’économie en deux semaines, pour apaiser les marchés. Devant la levée de bouclier du public, ils ont du revenir en arrière parce que les gens ne veulent tout simplement pas mourir! Pour la première fois, plein de choses qu’on nous disait impossibles, comme l’investissement public ou l’aide aux plus pauvres, se matérialise d’un coup devant nos yeux. Beaucoup de gens transforment et réévaluent leurs modes de vie pour participer à la résolution de cette crise. Toutes ces choses, pensait-on, étaient impossibles, et elles nous seraient bien utiles pour sauver la planète. Il faut le répéter: la crise climatique tue déjà des gens chaque jour, et certainement bien plus que le Covid-19 n’en tuera jamais.

Au niveau psychologique, pourquoi ce “mode urgence” a-t-il plus facilement été activé pour le virus que pour le climat?

Ce virus a des conséquences physiques directes pour chaque individu. Et s’il s’agit d’une menace invisible, tout comme l’urgence climatique, elle est bien plus facile à comprendre. Pour le dire simplement, plein de gens en sont encore à se demander comment la crise climatique va les affecter, eux et leur famille. Avec The Climate Mobilization, nous travaillons à montrer que ce n’est pas quelque chose d’abstrait qui touchera les îles du Pacifique. En un sens, ces îles sont un peu à l’urgence climatique ce que le Wuhan était à l’épidémie: le coup de semonce. Elles en souffrent avant nous, certes, mais ça viendra nous toucher, où que nous soyons, et avec une force exponentielle.

Peut-on imaginer que maintenant que les gens sont passés en mode urgence, ils puissent transférer cette attitude pour lutter contre le réchauffement climatique?

Je l’espère. En tout cas, ce sera plus facile que de passer d’un “mode normal” à une mobilisation de masse sur le climat. En psychologie sociale, il y a le concept “d’ignorance pluraliste”, qui décrit ce comportement où, par exemple, si vous êtes dans une pièce qui se remplit de fumée et que personne ne s’en inquiète, vous vous direz “bon, ça doit être normal”. En revanche, dès que quelqu’un dit “ça sent la fumée, il faut qu’on sorte”, toute la dynamique change. Quand nous évaluons les risques, nous regardons la réaction des autres, et tous ces gens qui vivent une vie normale, qui font des plans pour l’avenir, créent une illusion de normalité dans la société, ce qui fait qu’en retour, nous avons du mal à mobiliser sur ces questions. Comme s’ils acceptaient de vivre dans ce château de cartes, avec la biosphère qui s’effondre autour d’eux. Nous avons vu, ces dernières semaines, que le fait de voir des gens prendre une urgence au sérieux est le facteur numéro un permettant à d’autres de faire de même.

Avec la distanciation sociale, comment militer pour le climat dans les mois à venir?

Ça va effectivement poser problème. Cela dit, beaucoup de gens ont désormais du temps devant eux, ils s’ennuient, ils prennent le temps de discuter avec leurs proches. La première chose que je préconise à toute personne inquiète pour la planète, c’est de parler de cette crise à ses proches. Parlez-en à autant de gens que possible, faites-vous même une liste de gens! Et employez le langage de l’émotion plutôt que celui de l’abstraction. Ces discussions qui viennent du cœur, avec une touche personnelle, sont les plus importantes. Dites: “J’ai très peur de ce qui va se passer dans les décennies qui viennent, et toi?”

Vous avez aussi écrit un livre, Facing the Climate Emergency: How to Transform Yourself with Climate Truth (Faire face à l’urgence climatique: comment vous transformer grâce à la vérité climatique) qui réadapte les principes du développement personnel à celui de l’activisme climatique. Pouvez-vous décrire le processus?

La première étape, c’est de se confronter à la réalité de cette urgence, aux faits scientifiques. La deuxième, c’est d’appendre à vivre avec cette peur, cette douleur, d’arrêter de les réprimer, et de faire le deuil de ce futur grandiose fait de progrès pour l’humanité dont nous rêverions. La troisième, c’est d’imaginer votre vie et de la replacer dans le contexte de la crise climatique: et si vous étiez destiné·e à devenir un soldat pour la survie de l’humanité? Ensuite, dans la quatrième partie, j’explique le concept de “mode urgence” dont nous avons déjà discuté. Et enfin, je préconise de rejoindre le mouvement pour le climat. J’évoque une multitude de scénarios, qui peuvent convenir à des gens de toutes origines sociales, tous niveaux de revenus, tous degrés d’implication.

Les pessimistes diront que l’on risque surtout d’opérer un retour à la normale le plus vite possible…

Voilà l’enjeu numéro un du mouvement climatique. Les gens ont besoin de voir que ce qui était “normal” est en fait en train de nous tuer. Si nous accordons la moindre valeur à la vie humaine, nous ne pouvons pas revenir à la normale. Pour le moment, l’écrasante majorité des gens n’en sont pas encore là. Ils entrevoient le problème à un niveau abstrait, mais ils n’en paient pas encore les dividendes aux niveaux émotionnel et personnel. Il faut que cette prise de conscience s’empare des gens dans tout leur être.

Par Anthony Mansuy