Interview

Chris Ware: “Malgré l’horreur et la peur, je bouillonne d’idées”

Chris Ware est une légende de la BD aux États-Unis, primé plusieurs dizaines de fois pour son travail. Il a dessiné la couverture du dernier numéro du légendaire hebdomadaire The New Yorker, qui a ému le monde entier.

Comment trouvez-vous généralement l’inspiration à l’heure de dessiner une une du New Yorker?

Beaucoup des couvertures que j’ai eu à dessiner sont des reconstitutions de moments qui me sont véritablement arrivés, dont j’ai été le témoin, qu’il s’agisse de ces gardiens d’école qui arrêtent des voitures de police ou de moi qui dépose avec anxiété ma fille à l’école le lendemain d’une fusillade de masse quelque part dans le pays.

Au travers de chacun de mes dessins, j’essaye de sonder la part d’humanité que recèle une situation particulière, tout en essayant de me tenir suffisamment loin des clichés habituels et, surtout, de ne heurter personne. Faire du mal, ridiculiser est quelque chose de très facile à faire avec un dessin…

Ce qui marche, c’est lorsqu’une émotion bien réelle, un peu étrange aussi, surgit d’un dessin, même si celle-ci n’est pas visible au premier abord. Cette manière de faire vient naturellement quand on dessine des gens, des êtres humains.

Quel a été le cheminement à l’origine de votre dessin paru hier en couverture du New Yorker?

Un soir, ma fille m’a parlé des parents d’une de ses amies, tous les deux médecins, tous les deux empoignés par la crise actuelle, et à qui elle parlait tous les soirs par téléphone. Tout est parti de là.

J’ai dû redessiner et réajuster la bouche et les yeux du mari et des enfants au moins une douzaine de fois jusqu’à ce que je leur trouve un semblant de réalisme. Dessiner, ce n’est pas faire un puzzle, on n’assemble pas des images. C’est un travail où il faut trouver une sorte d’équilibre, comme dans la vie.

Votre routine de travail a-t-elle changé depuis le début de la quarantaine, à New York?

Malheureusement, pas vraiment. Ce qui change, c’est que ma femme et ma fille restent à la maison toute la journée alors que d’habitude, je suis tout seul, avec les chats. Ma femme est professeure de science et ma fille est lycéenne. Je sais que cela leur manque de ne pas voir les gens qu’elles fréquentent d’habitude. Le petit ami de ma fille passe de temps en temps devant la maison en vélo, mais tout ce qu’ils peuvent faire, tous les deux, c’est de se parler à travers la fenêtre, comme dans une sorte de pièce de Shakespeare. Pour tout dire, je crois que le fait que ma femme et ma fille soient tout le temps dans les parages me force à être plus concentré sur mon travail. Je ne traînasse plus devant ma feuille.

La situation actuelle nourrit-elle votre inspiration?

J’aime le fait que tout soit devenu très calme, que tout ait ralenti et que les choses qui comptent le plus dans la vie aient soudainement pris du relief. Cela me nourrit pour imaginer des choses. De ce point de vue, malgré l’horreur et la peur, cela constitue une situation assez miraculeuse, paradoxalement. Je bouillonne d’idées.

Je viens tout juste de mettre la dernière main à une illustration pour le New York Times, mais je pense qu’ils ne la publieront pas. Trop compliqué. Tant pis, je la calerai dans l’un des mes futurs livres. J’en ferai quelque chose. Et puis, si ce n’est pas le cas, en fin de compte, ce ne sera pas bien grave. Le monde ne s’arrêtera pas de tourner pour autant.

 

Par Raphaël Malkin