Décryptage

Comment fonctionnent les théories du complot en période de confinement?

Entre les débats scientifiques, le retard à l'allumage au niveau politique et l'enfermement de chacun, le terrain n'a presque jamais été aussi propice aux théories du complot.
Illustration: Claire Kastelan

Nous aurait-on menti?

Le coronavirus serait-il en fin de compte né dans un laboratoire chinois?

En fin de semaine, un article du Washington Post évoquant cette hypothèse, conjugué à une interview d’Emmanuel Macron au Financial Times attisant le doute (“Il y a manifestement des choses qui se sont passées qu’on ne sait pas”), a jeté le trouble et très vite fait monter la mayonnaise.

En quelques heures, la polémique réveillait une bonne vieille rengaine: celle du conspirationnisme. Le contexte est particulièrement propice à l’émergence de théories du complot, analyse l’historienne Marie Peltier, qui a publié deux essais sur la question dont L’Ère du complotisme, la maladie d’une société fracturée. Tous les ingrédients sont là: on avait un terreau, bien avant la pandémie, de défiance généralisée à l’égard des grandes institutions –qu’elles soient politiques, médiatiques ou scientifiques– auquel vient se greffer un trauma de nature inédite, dont on peine encore à mesurer pleinement l’ampleur.”

Presque un cas d’école finalement, au point que l’on pourrait plutôt s’étonner de ne pas en avoir vu fleurir plus tôt. Si certaines allégations douteuses se sont bien sûr diffusées sur la toile depuis le début de la crise, aucune n’a reçu suffisamment d’écho pour faire le buzz.

Là encore, le processus répond à une certaine logique: “Il y a d’abord l’émotion et le choc collectif, comme si la société avait besoin d’un temps d’incubation pour digérer ce qu’il se passe. Les théories du complot interviennent toujours dans un second temps, lorsqu’une mise en récit devient nécessaire, pour donner à comprendre ce qu’il s’est passé”, poursuit Marie Peltier.

Pour évaluer la portée du phénomène, on peut convoquer l’effondrement des grands récits collectifs traditionnels –le discrédit des grandes idéologies du XXe siècle, le recul du sentiment religieux–, mais aussi le développement des nouvelles technologies de communication, l’avènement du conspirationnisme suivant une chronologie similaire à celle du Web.

“Mais croire qu’Internet est responsable, c’est se tromper de problème”, prévient Marie Peltier. Car le problème serait bien plus grave, au bout du compte: “La réalité, c’est que le complotisme est aujourd’hui majoritaire. Les imaginaires complotistes imprègnent tout le monde.”

Par Barnabé Binctin