Interview

“Contre le Covid-19, il n’existe pas de baguette magique technologique”

L’ONG de Paul Duan, Bayes Impact, veut mettre “la technologie au service de l’intérêt général” et vient de lancer BriserLaChaine.org, un outil qui permet de prévenir les personnes que l’on a côtoyées en cas de contamination au Covid-19 sans avoir recours au traçage ni à la collecte de données personnelles.

Pourquoi avoir lancé ce site en parallèle de l’application StopCovid ?

En fait, nous avons commencé à travailler au tout début du confinement, avant même que l’on évoque, en France, la possibilité d’une solution de contact tracing automatisé. Notre constat était simple : nous avions, autour de nous, des exemples de chaînes de contamination qui auraient pu être brisées si nos collègues ou nos amis avaient prévenu à temps leurs proches. Je pense notamment à la campagne des municipales, où le virus a pu se propager lors d’une réunion de militants et ensuite, au gré des porte-à-porte. Nous nous sommes vite rendu compte que beaucoup de freins pouvaient être levés sans avoir à toucher à la vie privée. Pour cela, il fallait juste imaginer un outil qui puisse nous informer sur la période à risque et nous aider à nous souvenir de nos rencontres afin d’envoyer un message d’alerte.

Le but est de pouvoir mener sa propre enquête épidémiologique si l’on est suspecté d’avoir le Covid-19…

C’est effectivement le principe des enquêtes sanitaires. Ni plus ni moins. Ce terme de contact tracing fait aujourd’hui débat mais à la base, il définit le travail d’un médecin enquêteur qui passe une heure au téléphone avec un malade afin d’identifier toutes les personnes possiblement infectées. BriserLaChaine.org n’est qu’une version digitale de ce travail essentiel dans la lutte contre les virus. Potentiellement, le site peut donc pallier le manque d’enquêteurs.  

L’application StopCovid ne suffit-elle pas ?

En Chine, rien qu’à Wuhan, 9 000 contact tracers ont été embauchés. En France, il n’y en avait pas autant au plus fort de l’épidémie. Cela vaut toujours le coup de tester plusieurs approches. BriserLaChaine.org est complémentaire de StopCovid. C’est une logique de ‘service public citoyen’.

C’est-à-dire ?  

Pourquoi resterait-on les bras croisés face une crise aussi historique ? Le but n’est pas de concurrencer l’État, mais de participer à l’intérêt général. Être citoyen, ce n’est pas forcément rester sur le banc de touche et se contenter de critiquer le gouvernement dès qu’un truc ne marche pas. La technologie nous donne le pouvoir d’agir, la possibilité d’être utile. Et dans le cas de BriserLaChaine.org, nous le faisons sur nos fonds propres et de manière bénévole.

En quoi BriserLaChaine.org est-il complémentaire de StopCovid? 

Premièrement, parce que nous étions sûrs de pouvoir lancer le site dès le début du déconfinement. Car, à l’inverse de StopCovid, l’architecture technique de BriserLaChaine.org est très sommaire, son fonctionnement le plus simple possible. Ensuite, notre site ne s’adresse pas aux mêmes cas : il ne concerne que les personnes atteintes du Covid-19, ne prévient que leurs connaissances et non des inconnus croisés dans la rue, comme peut le faire l’application du gouvernement.

N’est-ce pas un problème majeur ?

Pas vraiment, car les études révèlent que la grande majorité des contaminations se produisent entre personnes proches. Et puis, pour être efficace, l’application StopCovid a besoin d’être téléchargée massivement, de tourner sur un grand nombre de smartphones. Ce n’est pas le cas du site.

Comment fonctionne-t-il concrètement ?

Toute personne ayant été infectée peut, à l’aide du site, déterminer la période durant laquelle elle est ou a été contagieuse. Partant de là, BriserLaChaine.org est construit de telle manière qu’il aide les utilisateurs à identifier tous les gens qu’ils ont possiblement contaminés. Une fois cette liste de contacts créée, ils peuvent les prévenir via SMS, mail ou messagerie grâce des messages préenregistrés. Soit nommément, option que nous encourageons, soit de manière anonyme. Plus de 12 000 personnes se sont ainsi connectées depuis le début de déconfinement. 

Et ça, sans passer par une technique de tracking

Oui, c’est la grande différence avec StopCovid. BriserLaChaine.org ne nécessite ni géolocalisation, ni Bluetooth, ni utilisation des données personnelles. Tout se passe directement dans son téléphone ou son ordinateur : nous n’avons donc aucun moyen de récupérer les infos passées sur le site ou de connaître l’identité des utilisateurs. C’est une logique totalement différente, mais qui ne prétend pas être parfaite. En réalité, il n’existe pas de baguette magique technologique, que ce soit avec BriserLaChaine.org, StopCovid ou Covisan, le dispositif mis en place par l’AP-HP. C’est l’association de plusieurs outils bien pensés qui peut nous permettre de baisser le fameux ‘R zéro’ (taux de reproduction de base d’un virus, ndlr).

Le débat autour de StopCovid vous paraît-il, dès lors, légitime ?  

Vu l’impact possible sur les libertés publiques des applications de traçage, il est inévitable. Un tel débat public est très sain, car nous devons tous avoir conscience que la technologie est un enjeu sociétal majeur. Nous avons trop tendance à en faire un débat d’experts, alors que c’est tout le contraire. Il faut démocratiser au maximum ces questions, discuter tant qu’il le faut des risques potentiels d’une application comme StopCovid. Et proposer également d’autres alternatives.

Pourquoi ?  

Il est très important que les gens aient le choix. Soit parce qu’ils sont réfractaires aux solutions de contact tracing automatisé, soit simplement parce qu’ils n’ont pas de smartphone. Et c’est souvent le cas chez les personnes âgées. Et puis, certains ont un peu trop poussé le truc de manière binaire. En gros, c’était soit tu installes StopCovid et tu fais acte de citoyenneté, soit tu prends la responsabilité de ne rien faire et là… Mais ça, c’est un dilemme, pas un choix.

Comment peut-on être certain, néanmoins, que StopCovid ne se transforme pas en outil de surveillance ?

Il y a plusieurs enjeux ici. Le premier est technique et concerne la protection de nos données. Sur ce point, StopCovid est en open source. Cela donne la possibilité à des chercheurs en informatique de vérifier que le procédé est vraiment sécurisé et ne permet pas d’identifier les utilisateurs. Sur ce point, le gouvernement ne cache rien. Nous avons des garanties.

Mais il y aussi la dimension politique…

Les doutes sur son usage social ? Mais une application, ce n’est jamais qu’un outil, et tout dépend comment on s’en sert. En France, contrairement à la Chine, StopCovid est basé sur le volontariat, et personne ne nous empêche d’entrer dans le métro ou dans n’importe quel lieu public en fonction de ce que dit l’application… En réalité, des données sur nous, la Sécurité sociale en a plein, le service des impôts aussi, et ainsi de suite. La question réside surtout dans notre degré de confiance dans le système.

C’est la raison pour laquelle le code de BriserLaChaine.org est aussi disponible en open source ?

Il ne suffit pas de nous croire sur parole. Tout ce que nous avançons est vérifiable par quiconque maîtrisant un peu la technique. Cela permet aussi à d’autres de s’emparer de ce que nous avons créé, d’améliorer la plateforme ou simplement de la reprendre. Car ce site n’est pas circonscrit au Covid-19, il peut aussi être utilisé pour lutter contre n’importe quelle autre maladie infectieuse actuelle ou à venir. Bayes Impact n’est pas une start-up cherchant à prendre des parts de marché. Nos outils, nous les mettons à la disposition de tous.

Par Vincent Berthe / Photo : Vincent Berthe