Interview

“Pour réduire la mortalité, on avait les moyens de faire comme l’Allemagne”

Ancien enseignant du supérieur et ex-inspecteur des services vétérinaires français, le docteur Richard Bonne, 70 ans, a passé une bonne partie du confinement à alerter médias et politiques sur ce qu’il considère être le “scandale” du moment: le non-recours massif aux laboratoires pour tester la population.

En quoi les vétérinaires avaient-ils un rôle à jouer dans cette crise sanitaire ?

Contrairement à la France, l’Allemagne a intégré à son équipe de lutte contre la pandémie un vétérinaire membre de la direction de l’Institut Robert-Koch. A posteriori, la France peut regretter de ne pas avoir fait pareil, car l’Allemagne a bien mieux réussi que nous en limitant le nombre des décès. Les vétérinaires ont l’expertise nécessaire à la lutte contre les épidémies car ils sont appelés à en gérer une environ tous les deux ans: la fièvre aphteuse, la vache folle, l’influenza aviaire.

Si ces crises sont maîtrisées, c’est parce qu’on applique des mesures de confinement, de dépistage, qui sont très strictes, et qu’on aurait pu appliquer à nos concitoyens dans le cadre de la crise du Covid-19. Les laboratoires vétérinaires sont aussi des acteurs essentiels, avec les services vétérinaires de l’État, dans la lutte contre les épizooties, car ils sont spécialement dimensionnés pour cette mission. On peut donc légitimement regretter que la France se soit privée de faire appel à cette compétence particulière pour lutter contre la pandémie.

Vous dites que l’État français a tardé à rendre possible le recours aux laboratoires publics de recherche et vétérinaires, et que même maintenant qu’ils sont autorisés à le faire, ils sont très peu sollicités.

Début mars, les labos publics de recherche et vétérinaires ont proposé leurs services, mais il n’y a eu aucun écho jusqu’à fin mars. Ces laboratoires publics avaient sur l’ensemble du territoire une capacité de 200 à 300 000 tests hebdomadaires, alors même que les laboratoires de biologie médicale (LBM) de ville, comme les laboratoires hospitaliers, n’étaient pas immédiatement dimensionnés pour assurer un nombre suffisant d’analyses.

Comment l’expliquer?

C’est incompréhensible. Il a été avancé que ce qui posait problème pour tester, c’était la pénurie d’écouvillons (ces longs Cotons-Tiges utilisés dans le cadre des tests PCR, ndlr), mais les laboratoires vétérinaires ont des niveaux de sécurité et de confinement qui leur permettent d’intervenir directement sur des prélèvements pathologiques (crachats ou mouchage) ne nécessitant pas le recours à l’écouvillonnage.

De la même façon, en ce qui concerne les réactifs, les LBM sont dépendants des importations –Chine et USA en particulier–, alors que ceux qu’utilisent les laboratoires vétérinaires sont produits en France. Pour la recherche des virus, la production des réactifs est identique, qu’ils soient spécifiques de l’homme ou de l’animal. Bref, depuis 70 jours, il y avait la possibilité de faire comme l’Allemagne, qui a choisi la bonne méthode. On avait donc les moyens de réduire la mortalité, il suffisait d’activer un système qui ne demandait qu’à fonctionner, avec des gens motivés.

Quelle a été donc la bonne méthode appliquée par les Allemands?

Ce qu’il faut faire, en plus du confinement, ce sont des tests PCR. L’Allemagne a mis au point un kit d’analyse dès le 16 janvier et, quinze jours plus tard, la campagne de dépistage a commencé. Pour ce faire, ils ont fait appel immédiatement à toutes leurs capacités d’analyses, publiques ou privées, humaines ou vétérinaires. Leur efficacité est souvent expliquée par la structure des Länder, mais on a aussi cette chance, qui n’a pas été mise à profit.

Elle tient à la décentralisation de nos laboratoires vétérinaires dédiés à l’épidémiologie, qui sont départementaux et donc capables d’intervenir au plus près de la population. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il y a une politique de santé animale européenne, ce qui n’existe pas au niveau de la santé humaine! Les animaux constituent une richesse: la Manche compte par exemple un cheptel de 700 000 bovins, qui sont plus nombreux que les habitants.

Pour protéger ces populations, les États membres, contraints par l’Europe, ont mis en place des laboratoires vétérinaires qui ont de très grosses capacités d’analyse à travers des systèmes automatisés. Ces laboratoires sont de haute technicité et garantissent un niveau élevé de protection –niveau P3 sur une échelle allant jusqu’à 4. Le niveau maximum, P4, est imposé pour les laboratoires intervenant sur les virus les plus pathogènes comme Ebola. Mais il se trouve que la France dispose aussi de laboratoires de recherche qui sont très équipés et donc adaptés aux études d’épidémiologie.

L’épidémiologie n’est pas la vocation première des laboratoires de biologie humaine, donc ils n’étaient pas dimensionnés au début de la pandémie pour absorber cet afflux massif d’analyses. Ils reçoivent normalement des prélèvements pour dépister des pathologies individuelles. Le dépistage de masse ne fait pas partie de leurs objectifs habituels, à l’inverse des laboratoires vétérinaires, dont la vocation est de prévenir et de contrôler les épizooties affectant les cheptels.

Quelle serait la plus-value de recourir massivement à ces tests PCR?

L’analyse PCR (réaction de polymérisation en chaîne, ndlr) met en évidence la présence du virus. La PCR permet, en cas de crise aiguë, d’identifier les porteurs de virus et de les isoler pour éviter qu’ils contaminent d’autres gens. Généraliser la PCR à l’ensemble de la population n’a pas d’intérêt.

La PCR est un test par lequel on va savoir à l’instant T si vous êtes porteur du virus ou pas. Si vous avez des symptômes et que la PCR révèle votre positivité, tous les gens ‘contacts’ de votre environnement devront être testés. La négativité d’un contact n’exclut pas qu’il soit en phase d’incubation, si sa contamination est récente. En conséquence, les contacts devront être testés à nouveau après une période de quelques jours correspondant à la durée habituelle d’incubation. Les sujets positifs seront mis en confinement dans un lieu protégé, comme par exemple un hôtel, avec une cellule médicale dédiée.

Par ailleurs, il aurait été possible d’appliquer aux maisons de retraite des procédures de protection contre l’introduction d’agents pathogènes, en vigueur dans certaines productions animales protégées. Les visiteurs y sont contraints de se doucher puis d’enfiler une tenue fournie par l’établissement (blouse, coiffe, masque, chaussures). Dans ces conditions, il est très probable que la mortalité observée aurait été bien moindre.

Par Vincent Riou