Prison

Détenus provisoires: libérés, mais à moitié

Près de 10 000 détenus ont été libérés depuis le 22 mars pour désengorger les prisons et prévenir les risques de mutinerie. Quid des détentions provisoires? Ils sont autant d'individus en “liberté à moitié”, comme Daniel, 20 ans, qui vit cette période dans l'incertitude, sans pouvoir faire des plans ni se reconstruire.

Dans la prison de Bordeaux-Gradignan, surpeuplée à 224%, les déplacements ont été réduits au strict minimum, alors que les parloirs, la scolarité, le travail et le sport ont été suspendus. Seuls les surveillants, équipés de gants mais pas de masques, peuvent entrer et sortir de prison.

Le concept de “respect des gestes barrières” en milieu carcéral fait sourire Daniel. “On a 30 centimètres pour circuler. Il y a quatre douches pour 70 détenus. C’est impossible de ne pas croiser quelqu’un en détention.”

Derrière les barreaux depuis huit mois et demi, Daniel attendait d’être jugé, après s’être fait pincer pour un vol à main armée. “J’ai fait de la merde et je dois payer pour ce que j’ai fait. Je veux pas ça, moi, je vous assure, j’ai compris la leçon. En prison, tu pètes un plomb. T’as des mecs, tu vois qu’ils ont vrillé, qu’ils ne sont plus humains.” 

Son avocate l’a prévenu: à la fin du confinement, quand les mesures d’exception seront levées, Daniel pourrait retourner en prison. D’ailleurs, jusqu’ici, toutes ses demandes de remise en liberté avaient été refusées. Il vit une situation étrange, de liberté sous confinement, sans possibilité de se projeter dans l’après.

Pour rester en règle, Daniel doit pointer une fois par semaine au commissariat de Melun, en Seine-et-Marne, et confirmer sa présence au domicile de sa tante, un appartement modeste où ils vivent à six avec ses cousins. On l’a contraint de s’éloigner de Bordeaux pour lui interdire tout contact avec ses complices, qui ont échappé à la police.

En temps normal, des structures d’accueil permettent d’accompagner les anciens détenus dans leur réinsertion sociale et professionnelle. Au temps du coronavirus, c’est la sortie sèche, sans transition. “J’avais validé ma première année de BTS technico-commercial avant d’être incarcéré. Je pourrais peut-être avoir un job par mon cousin, mais je ne sais pas vraiment si j’ai le droit de travailler.” 

Daniel ne sort pas ou peu. “Je préfère ne pas tenter, on sait jamais.” Il attend toujours la date de son jugement qui fixera sa peine. Même s’il est heureux de pouvoir vivre cette période en liberté, il ne se fait pas trop d’illusion: “Un de mes codétenus a pris cinq ans ferme pour braquage avec arme. Et il était mineur. Je suis dans le flou. La justice, c’est un peu la loterie…” 

Par Valérie Borst