Récit

Deux Français sont confinés dans la savane, avec mission de chasser le zébu

Un couple de Français se retrouve en confinement au beau milieu de la Namibie dans la propriété d'un compatriote féru de chasse. Pourquoi? Comment? Récit d'une distanciation sociale en Afrique australe, entre pistage de gnous et dépeçage de zèbres.

Exiguïté, manque de soleil et d’exercice physique, merci, pas pour eux. Joan Pench et sa femme, Tatiana Edgard, entament leur quatrième semaine de confinement au grand air, au sein d’une propriété de 3 000 hectares. Ce couple de trentenaires se retrouve accidentellement hébergé dans un lodge tout confort, avec piscine et jardin arboré, déserté par les touristes.

D’ordinaire, ce site situé près du parc national d’Etosha est fréquenté par des amateurs de chasse qui viennent tirer le zèbres, l’oryx ou le gnou et repartent avec une tête d’animal empaillée en guise de souvenir. Depuis l’instauration d’un confinement total dans le pays, avec fermeture des frontières et annulation des vols commerciaux, les étrangers ont déserté la Namibie. Joan et Tatiana se retrouvent donc seuls chez Pascal (nom d’emprunt), le propriétaire, un Français à la vie aventureuse, entourés de la cinquantaine d’employés du domaine, tous noirs, et de Mike, le manager, un Namibien blanc, ancien chasseur de lions, passionné d’armes à feu passé par la Légion étrangère. Parachuté à Marseille, il n’a pas supporté d’être commandé par un caporal noir et a préféré rebrousser chemin pour regagner sa terre natale.

Joan et Tatiana n’ont pas vraiment choisi de se retrouver dans ce décor d’apartheid mal dissous. Leur idée était de s’offrir un break frisson en traversant l’Afrique à vélo. Itinéraire prévu : Le Cap-Nairobi. Ils ont quitté leur boulot –dans le micro-crédit pour lui, dans la gestion de projet pour elle– et leur appartement de Bruxelles pour atterrir mi-janvier en Afrique du Sud.

L’épopée de ces jeunes mariés débute sans encombre. “On a commencé à entendre parler du Covid-19 à la frontière avec la Namibie, où on nous a pris la température. Mais personne ne s’inquiétait. Les douaniers étaient surtout surpris de nous voir sur nos vélos par 45°C”, rigole Joan, originaire du Gers. Dans les immensités désertiques, les deux cyclistes croisent peu de monde et avancent bien souvent sans 3G, ignorant tout de la propagation du virus. Dans une station-service au milieu du désert, ils mettent pied à terre et papotent avec un groupe de touristes français qui font grise mine dans leur autocar: ils viennent d’interrompre leurs vacances et le touroperator les rapatrie d’urgence à Paris. “C’était le lendemain du premier discours de Macron. J’appelle mon frère, il m’explique la situation. Sur WhatsApp, on est sur un groupe baptisé ‘Cairo to Captown’ qui est réservé aux voyageurs à vélo en Afrique, et on voit que ça devient chaud dans certains coins. Au Kenya, en Éthiopie, des Blancs se font caillasser, ils sont accusés de propager le virus. Dans le même temps, en Namibie, il n’y a pas encore de cas et l’Afrique du Sud enregistre seulement ses premiers malades. On est relax, on se dit ‘c’est bon, on va continuer à pédaler, le pays est tellement grand et peu peuplé, et que les Européens surréagissent’. Le tandem décide de rester en Afrique, reprend la route et rejoint Walvis Bay, la grande ville suivante.

Arrivés sur place quelques jours plus tard, Joan et Tatiana se relient aux actualités du monde et se prennent une immense gifle: la Namibie décrète le confinement total de la région dans laquelle ils se trouvent. Pour eux qui comptent sur les campings, hôtels et restaurants, la mesure sonne comme le début d’une galère. Ils se connectent sur la plateforme du Quai d’Orsay SOS un toit, qui permet la mise en contact des touristes français avec des expatriés qui se proposent de les héberger. Dans ce coin reclus d’Afrique australe, la seule personne qui leur répond est Pascal, 65 ans, dont la propriété est située à 300 kilomètres. “On loue une voiture et on fonce. Le gars nous accueille dans sa ferme géante avec son short treillis, ses fusils et ses trophées de chasse”, rembobine Joan.

Chasser les zèbres et les zébus

Commence alors l’immersion dans la vie de Pascal, une existence rustique qui gravite autour d’une seule activité à laquelle ni Joan ni Tatiana ne s’adonne: la chasse. Faute de touristes, le propriétaire trouve d’autres moyens de subsistance. “Pascal a reçu une commande d’une boucherie locale. Il doit livrer 30 zèbres et zébus, alors on l’aide, lâche Tatiana, soucieuse de remercier leur hôte qui offre gîte et couvert. C’est notre seule solution…” Pas très heureux au tir, Joan a vite été rétrogradé pisteur. Il doit débusquer, reconnaître et suivre les traces de zébus avant de se mettre en position d’affût. Là, il prévient Pascal qui sort son fusil à lunette et ajuste l’animal.

“Il me demande aussi de filmer quand il tire, pour sa chaîne YouTube, je dois être à fond de zoom, en plan fixe sur l’animal pour choper le moment où il reçoit la balle et s’effondre. Mais je suis pas habitué, je sursaute à chaque tir, j’ai pas réussi à faire une seule vidéo potable.” Invités à participer à la découpe des carcasses, Joan et Tatiana ont mis en avant d’autres qualités pour faire plaisir au maître des lieux. Ils ont quadrillé toute la propriété à vélo pour cartographier les sentiers et établir une carte GPS du domaine.

C’est tellement chelou d’être bloqués ici”, nous confie Joan. Confinés chez Pascal, à jouer les chasseurs de fortune jusqu’au 5 mai, Joan et Tatiana n’ont qu’une envie: remonter sur leur vélo et fuir la chasse aux zébus, un phénomène bien plus meurtrier que le Covid-19 en Namibie. Le meilleur (ou le pire) dans cette histoire? En août dernier, le couple était parti pour un tour d’Asie à vélo. Mais après à peine quinze jours sur place, Tatiana s’était cassé la cheville lors d’une chute au Japon. Ils avaient pu être rapatriés.

Par Pierre-Philippe Berson