Interview

Estelle Mossely: “C’est un combat, il y a les mêmes ressorts”

Première Française championne olympique de boxe à Rio en 2016, et championne du monde la même année, Estelle Mossely est confinée chez elle en région parisienne. Elle nous parle de la solitude des grands champions.
Photo: Karim Foudil

Quel est votre rapport à la solitude?

Je ne supporte pas la solitude. J’ai besoin d’être hyper entourée. Mais parfois je dois me retrouver seule, avant un combat par exemple. J’en ai besoin pour me concentrer, m’écouter, réfléchir. Les veilles de combat, je dois créer une bulle pour me rappeler l’ampleur de l’enjeu, l’importance de ce que j’ai appris pour en arriver là. Je dois me créer un monde de compétitrice, faire fi de certaines choses, me retrouver prête à combattre. Monter sur un ring, ça demande aussi d’être agressive. J’ai besoin de retrouver ces sensations. Dans ce cas-là ma solitude est une contrainte mais elle est nécessaire.

Vous avez aussi l’habitude de prier avant vos combats. La religion est souvent associée à la solitude. Qu’est-ce que vous cherchez dans ces moments-là?

La prière, c’est un moment important que je ne partage avec personne. Je n’ai même pas besoin qu’autour de moi on sache à quel moment je fais ma prière. C’est une solitude spirituelle, intime. C’est quelque chose que je n’extériorise pas du tout. En combat, on est seul, et la religion, croire en quelque chose, c’est comme s’il y a avait quelqu’un en plus sur le ring pour me mettre dans les meilleures conditions.

A quel moment on est le plus seul dans le combat?

Quand ça devient dur. On est très entouré par une équipe, des entraîneurs etc mais finalement c’est nous qui recevons et donnons les coups. On est l’unique responsable quand on fait une erreur. On ne peut se le reprocher qu’à soi-même.

Dans la préparation, les moments de solitude c’est la douleur, l’épuisement. Ce sont les moments où on a plus envie de parler aux gens, juste envie de se reposer, d’éteindre la lumière. Là, oui, on se retrouve vraiment seul. Et puis quand on se blesse aussi, évidemment. Il faut avoir le mental pour se ressaisir, remonter, relativiser les choses, ne pas se laisser abattre par un obstacle.

On parle souvent de la solitude de la défaite, est-ce qu’il y a une solitude dans la victoire?

Il y a des victoires qui sont beaucoup plus intenses, qui ont beaucoup plus d’impact, et après ces victoires-là, on peut se retrouver seul. Seul dans le sens négatif. La victoire aux Jeux Olympiques de Rio, c’était unique, mais c’est beaucoup de pression après coup, et on a parfois l’impression qu’on s’approprie notre personne et qu’on est à la disposition des autres. C’était très positif en soi mais un peu difficile à vivre en terme de changements dans le quotidien.

Est-ce que vous voyez un parallèle entre la période que nous vivons de confinement et de crise sanitaire mondiale, et la boxe?

Dans les deux cas, c’est un combat, et il y a les mêmes ressorts. On est face à un inconnu. Quand on est sur le ring, on ne sait pas comment l’adversaire va réagir, comment il s’est préparé, on le comprend au fur et à mesure des rounds. Là on combat une maladie, mais on ne connaît pas sa capacité à s’adapter, à durer ou à s’essouffler. C’est une inconnue tant qu’on a pas le remède pour la mettre KO. La seule façon pour l’instant de la combattre c’est de restez chez soi. Il faut l’accepter.

Par Alexandra Colineau