Interview

François Gabart: “Cette situation exacerbe le meilleur et le pire”

Si le confinement s'arrête fin avril, ça fera six semaines. Soit 42 jours. Soit également le temps que François Gabart a mis pour faire le tour du monde en solitaire sur son trimaran. Un record datant de 2017. Le navigateur nous raconte son rapport à la solitude depuis sa maison dans le Finistère, où il est confiné avec sa femme et ses enfants.

Un confinement c’est un peu un tour du monde en solitaire dans son salon?

Oui ,le parallèle est intéressant. Ce sont les même étapes. Il y a parfois des vents favorables, puis des incertitudes, et des moments de tempête. Et au final on revient au point de départ, mais on revient changé. En ce moment, on est tous ensemble face à quelque chose qui nous dépasse. On est confrontés aux mêmes peurs. On peut espérer que ça nous rapprochera. En confinement, on est privé de beaucoup de libertés mais on garde celle d’agir individuellement et d’envisager le monde différemment.

Quelle est votre définition de la solitude?

Pour moi la vraie solitude est mentale. Ce n’est pas lié à l’isolement physique. Par exemple, en course je suis de fait seul, loin des autres humains mais en contact avec beaucoup de personnes. Je n’ai pas de sentiment de solitude. La solitude mentale, c’est se retrouver seul à coté de gens avec lesquels on n’arrive pas à interagir. Ce sont par exemple les personnes âgées isolées ou un adolescent mal dans sa peau au collège, qui se cherche et qui n’arrive pas à faire partie du groupe.

Quel est votre rapport à la solitude?

Les vrais moments de solitude, c’est quand je dois prendre des décisions seul, sur mon bateau ou en tant que chef d’entreprise. J’ai une responsabilité. Je suis livré à moi-même dans ces moments-là. En mer, il y a une équipe qui m’accompagne à distance, mais je n’ai pas d’autre option que de compter sur moi-même pour trouver les ressources nécessaires en cas de problème ou pour repousser les limites pour gagner. Ça oblige à aller au plus profond de soi. Je suis préparé à cela. Par exemple, très concrètement je sais me soigner seul si j’ai une blessure, j’ai appris à le faire, je sais gérer les problèmes mécaniques. Je sais me dépasser physiquement et mentalement sans que quelqu’un me pousse à la faire. La solitude pour moi s’accompagne par l’action. Et puis il y a des moments de solitude plus simples, comme le footing ou 3h de voyage en train. Ce sont des moments choisis où je peux réfléchir, explorer des choses, être créatif. Je suis un être profondément social mais j’adore aussi ces quelques moments face à moi-même. Ce sont des moments riches.

Qu’est-ce que cette période d’isolement collectif révèle de la société Française, selon vous?

Je trouve qu’il y a un certain civisme, de l’altruisme et la capacité de plein d’humains à accepter de faire face ensemble avec bon sens et intelligence. Et en même temps il y a du médiocre, parce qu’il y a la peur et des situations terribles. Cette situation exacerbe le meilleur et le pire. Tout prend de grandes proportions très rapidement. On va vers ces extrêmes parce qu’on est en train de vivre quelque chose de très fort.

Dans quel état sortira-t-on de ce moment inconnu et historique?

C’est une opportunité pour changer nos façons de penser le monde. Tout comme j’ai l’impression de beaucoup progresser quand je reviens de mes courses. Cette période est anxiogène, et sera terrible pour beaucoup. Il va y avoir des drames. Mais à nous de décider comment faire face à cela. Cette expérience peut être très fédératrice. En tout cas, il faudra une capacité de résilience pour en sortir plus grand.

Par Alexandra Colineau