Interview

“Il ne faut pas sous-estimer la capacité des autorités africaines à gérer une épidémie”

David Annequin, responsable de la cellule urgence au sein de Médecins du monde, coordonne notamment les opérations au Burkina Faso. Il explique comment les États d'Afrique et les ONG font face à la crise.

Où en est l’avancée du Covid-19 dans les pays du Sahel?

L’épidémie progresse. Lentement officiellement, mais sûrement. La courbe d’évolution n’est pas la même que celle que l’on a eue dans les pays occidentaux, dans le sens où elle est moins rapide, mais certainement parce qu’elle est sous-reportée. Ce qui pourrait expliquer ça, c’est que les personnes qui développent des symptômes ne se présentent pas forcément aux structures de santé pour se faire dépister.

En France, dès qu’on constate des symptômes légers, on va tout de suite appeler le numéro d’urgence et être pris en charge par une équipe d’intervention, ce qui n’est pas le cas dans ces pays. La deuxième hypothèse, c’est que la plupart des autorités n’ont pas les moyens d’intervenir auprès des cas suspects pour faire les prélèvements et ensuite les tests. Du coup, il est difficile de se prononcer sur l’étendue exacte de l’épidémie, mais elle est bien réelle.

Un confinement a-t-il été instauré ?

Pas avec la même rigueur que dans les pays européens. Les commerces comme les bars et les restaurants ont été fermés. Ce sont des pays qui reposent beaucoup sur l’économie informelle, et ça, officiellement, ce sont des activités qui n’ont pas été stoppées. On n’en est pas à un même niveau de restrictions, parce que les gouvernements ne peuvent pas payer le chômage technique, fournir un filet social pour ceux qui n’auraient plus de ressources. Donc la réalité, c’est que les opportunités économiques sont moindres parce qu’il y a un ralentissement, les commerces en souffrent, mais les gens continuent de travailler.

Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), si rien n’est mis en place pendant cette crise du coronavirus, le nombre de personnes touchées par la famine dans le monde doublera, atteignant 250 millions avant fin 2020.

Les projections chiffrées, il faut toujours les prendre avec des pincettes, on ne peut jamais bien prévenir l’avenir. Il y a aussi des pays qui pourraient être autosuffisants, mais dépendent en fait énormément des importations alimentaires. Je pense au Yémen, par exemple, où c’est le cas pour 95% de l’alimentation.

La fermeture des frontières a donc ensuite un impact sur le prix des denrées locales –le marché subit une inflation vraiment délirante–, qui ne sont plus à la portée des bourses des plus pauvres, et même des classes moyennes. La situation de crise est encore pire. Des ONG organisent des distributions alimentaires, mais elles ont du mal à travailler aujourd’hui. C’est difficile de déployer du personnel sur le terrain, puisqu’il n’y a plus de vols commerciaux. On est moins en capacité d’assurer de l’aide humanitaire.

Des fonds ont été récoltés récemment, notamment par le PAM, pour venir en aide aux populations vulnérables. À quoi sert cet argent, concrètement?

Nous, on essaye de réallouer des fonds issus des budgets distants vers la réponse Covid –c’est ce qui est demandé aux ONG. Les fonds supplémentaires servent d’abord à acheter du matériel de protection et faire de la prévention, c’est le plus important: communiquer auprès de la population, passer les messages clés autour de l’épidémie. Ils permettent aussi aux structures de santé de mettre en place les mesures de contrôle des infections: une zone d’isolement des cas suspects qui s’y présentent et le système de référencement des cas suspects avec complication vers une structure de prise en charge.

Dans les pays en proie à des conflits armés ou une menace terroriste, la crise mondiale actuelle a-t-elle amené à des cessez-le-feu?

Non, aucun. Rien. Dans le Sahel, la stratégie française est répressive, à l’image de ce que les Américains ont fait en Afghanistan, c’est-à-dire considérer les groupes armés comme étant tous terroristes –alors qu’il y a plein de nuances, entre l’État islamique dans le Grand Sahara et un groupe armé qui a un vrai ancrage local et des revendications sociales ou régionalistes, par exemple. Et les gouvernements sahéliens, notamment le G5, s’alignent sur la stratégie française. Donc le dialogue est coupé entre les autorités centrales et tous les groupes armés.

Comment mène-t-on une lutte contre un virus en même temps que l’on fait face à une menace terroriste?

Disons que le Covid, c’est ‘juste’ une calamité supplémentaire qui vient s’ajouter à d’autres calamités pour des populations qui sont déjà vulnérables. Nous, notre mode opératoire, c’est d’assurer la protection de notre personnel, notamment le personnel de santé. Et c’est pareil pour les autres ONG. On doit fournir les équipements de protection individuels pour pouvoir continuer à travailler.

C’est là où on doit s’adapter et où c’est compliqué de s’approvisionner. Le marché est en tension, tout le monde s’approvisionne en Chine, il n’y en a pas assez pour tout le monde… Le fret international et les vols cargo continuent de fonctionner, même si les frontières sont fermées pour les vols commerciaux. On arrive à faire acheminer du matériel, mais pas en quantités suffisantes.

Quelles sont les mesures qui devraient être prises, selon vous, pour que l’action des ONG soit facilitée?

Premièrement, que les bailleurs de fonds institutionnels internationaux –la France, l’Union européenne, les coopérations américaines et allemandes, via les Nations unies également– n’oublient pas que le Covid-19 n’est pas la seule difficulté. Il ne faut pas tourner tous les financements vers le virus, et il faut que l’aide humanitaire qui était en place continue à subsister. Ensuite, je pense qu’il faut négocier une exemption humanitaire pour organiser des ponts aériens et pouvoir acheminer à la fois du personnel médical et du matériel. C’est notre axe de plaidoyer auprès des autorités. On espère que ça va se mettre en place.

Vous fonctionnez avec des bénévoles?

Non. Parfois, il y a des volontaires, mais c’est rare. Le bénévole vient prendre le travail que pourrait occuper un employé national. L’idée, c’est aussi de faire vivre l’économie et d’utiliser les expertises sur place. Il y a quand même beaucoup de pays africains qui sont habitués aux épidémies, et ont même été confrontés à des épidémies beaucoup plus létales, comme Ebola notamment, la fièvre de Lassa en Afrique de l’Ouest, le virus Marburg, le choléra qui a fait des ravages en quelques semaines, des fièvres hémorragiques qu’on ne connaît pas nous, en Europe…

Donc il ne faut pas avoir une vision trop ‘catastrophée’ de l’Afrique, même si les difficultés sont réelles, par manque de moyens et de capacités, il ne faut pas sous-estimer la capacité des autorités africaines à gérer une réponse à une épidémie. Elles savent ce que c’est, elles savent aussi s’organiser, assurer une surveillance épidémiologique, essayer de détecter les cas pour les prendre en charge de manière précoce, travailler avec les communautés pour les sensibiliser. Le Congo, par exemple, est plutôt expérimenté là-dessus.

Parfois, il y a un manque de moyens, un défaut de coordination, mais ce n’est pas quelque chose qui est nouveau pour ces pays. C’est juste une nouvelle forme d’épidémie. Moins grave que beaucoup d’autres.

Par Noémie Pennacino