Interview

« Il va falloir repenser la façon dont les villes se rapprochent du monde naturel »

Pour Éric Verdeil, professeur de géographie et d’études urbaines à Sciences Po Paris, l’urbanisation de certaines régions n’est pas la seule responsable de la propagation du virus.

Parti de Wuhan, le Covid-19 a touché le monde entier. Cette crise sanitaire est-elle aussi une crise de la mondialisation?

La crise a été amplifiée par la mondialisation puisque son déploiement s’est fait en suivant les routes de la mondialisation. En un mois et demi, elle est partie de la Chine puis elle est devenue mondiale. Cette crise accompagne la mondialisation et révèle ses limites, comme le manque de coordination entre les pays.

À l’avenir, la mondialisation et le rapport de force entre les États pourraient changer. Les États-Unis et l’Europe seront affectés dans leur prestige et leur économie. Certains pays vont probablement développer des stratégies de protection ou de relocalisation, mais il est aussi possible qu’ils se contentent d’une meilleure gestion des stocks.


De nombreux départements ruraux ont été relativement épargnés par le virus. Quel rôle a joué l’urbanisation dans sa propagation?

Ce virus a suivi les routes des migrations, du tourisme et de l’économie. Le fait que la région parisienne ait été touchée n’est donc pas étonnant. Ce qui l’est davantage, c’est que le coronavirus se soit propagé près de Mulhouse, même si on sait aujourd’hui que c’est dû à un rassemblement évangéliste qui s’est tenu fin février. Par la suite, certaines personnes présentes à cet événement se sont rendues en Corse ou en Guyane.

La propagation n’est donc pas uniquement liée à une logique urbaine, elle l’est aussi à une logique de mobilité, avec un caractère un peu aléatoire. Si on prend l’Italie, des villes de moindre importance ont très touchées, comme Bergame, où les logiques familiales et économiques ont beaucoup joué, par exemple.


Si la métropolisation de certaines régions n’est qu’un facteur parmi d’autres, elle est souvent pointée du doigt comme la responsable idéale.

À Paris, mais également à New York et à Londres, il y a une fuite d’une partie des populations aisées pour éviter les contraintes urbaines. C’est une stratégie opportuniste de la part de gens qui ont les moyens d’éviter un confinement difficile.

Cela dit, je ne suis pas sûr que ces personnes-là tiennent un discours de dénonciation de la métropole. Ce discours existait déjà, notamment chez certains militants écologistes ou proches de mouvements de gauche. La métropolisation est décriée pour les inégalités qu’elle produit au sein des villes et avec les campagnes, et également parce qu’elle est perçue comme un des moteurs des dégradations écologiques de la planète.

Pour moi, attribuer la pandémie à la métropolisation est quand même un peu exagéré. Si ce phénomène produit des effets négatifs, son association avec la propagation du virus n’est pas assez précise.

 

Avec l’exode d’une partie de la population urbaine à la campagne, la ruralité revient-elle en force?

Ce n’est pas réellement un retour à la ruralité. À mon sens, il s’agit juste d’une amplification d’un mode de vie urbain à la campagne: les citadins s’y installent mais ils y exportent leur façon de vivre et continuent de faire du télétravail. Ils ne sont pas ancrés dans le territoire et ses logiques de solidarité.

 

Quelles leçons peut-on tirer de l’organisation spatiale de notre société?

Je ne suis pas certain que l’urbanisation soit en cause dans la propagation du virus. Ce qui est sûr, c’est qu’il va falloir repenser la façon dont les villes se rapprochent du monde naturel, en limitant leur extension dans les espaces naturels fragiles réservoirs de virus, et préserver la biodiversité.

La réflexion doit davantage porter sur l’organisation et l’anticipation des crises. L’enjeu de la solidarité dans nos sociétés urbaines est essentiel, par exemple. Les catégories populaires ont été particulièrement touchées. Pour répondre à ces défis, il va falloir repenser nos modes de gouvernance, particulièrement au niveau local.

Par Vincent Bresson