Interview

Isabelle Autissier: “Pour l’écologie, on n’aura rien gagné si on repart ensuite dans la même spirale”

Première femme à réaliser un tour du monde en solitaire en 1991, l'ancienne navigatrice Isabelle Autissier est désormais présidente de l'ONG environnementale WWF. Alors qu'elle est confinée à La Rochelle, son appel est simple: changeons nos mauvaises habitudes, et mettons la pression sur nos décideurs.

Vous avez coutume de dire qu’il “n’y a pas d’homme en bonne santé sur une planète malade”. En revanche, la planète a l’air de recouvrer une meilleure santé quand l’homme, lui, tombe malade…

La situation est très trompeuse, car cela risque de n’être qu’une parenthèse. On aura peut-être une année 2020 à faibles émissions, certes, à la suite de cet arrêt de l’économie mondiale, mais pour l’écologie, on n’aura rien gagné si on repart ensuite dans la même spirale, avec la rentabilité et le PIB comme seuls indicateurs.

Au contraire même, ce sera pire car en matière de changement climatique, les problèmes sont souvent cumulatifs. Et puis la situation actuelle n’est pas idyllique non plus partout: en Guyane, par exemple, l’orpaillage illégal est en train d’exploser puisque plus personne ne contrôle!

Il n’y a pas matière à se réjouir de la baisse actuelle des émissions de gaz à effet de serre, alors?

Je veux continuer à pouvoir entendre le chant des oiseaux et voir l’eau claire de Venise… mais dehors, et avec mes amis! Il ne faut pas prendre exemple sur ce qui se passe aujourd’hui, car la solution au réchauffement climatique n’est pas non plus d’arrêter de vivre et de s’enfermer chez soi.

L’enjeu, du coup, c’est de construire, collectivement, des activités et des façons de vivre qui soient désormais respectueuses des limites de la planète.

Un peu comme après un tour du monde en solitaire, finalement: on revient au point de départ, mais profondément transformé·e par l’expérience…

Ce drame, dont on aurait tous préféré se passer, est une formidable opportunité pour changer les choses. Au fond, l’argent que les États vont mettre sur la table, c’est le nôtre, et celui de nos enfants et de nos petits-enfants. Et moi, je ne veux pas qu’il serve à refaire les mêmes bêtises et à foncer dans le même mur.

On devrait conditionner l’attribution des aides pour aider ceux qui inventent un nouveau modèle et qui opèrent déjà cette mutation, et surtout ne plus aider les secteurs qui nous ramènent au vieux monde. Car si l’on reprend tels quels nos vieux habits, on ne fera que répéter les mêmes crises, potentiellement en plus grave encore.

Il faut qu’il y ait comme une sorte de déclic émotionnel: que les gens se rendent compte d’eux-mêmes qu’ils ont envie de continuer à entendre le chant des oiseaux.

Il est différent ce confinement, par rapport à celui qu’on connaît en mer?

Forcément : quand on part en mer, on le choisit. C’est un confinement volontaire, on l’anticipe et on le prépare. Ce ne sont pas des solitudes comparables, il ne faut pas tout mélanger. Et puis, pour le coup, en mer, on est confiné mais en même temps à l’extérieur, en permanence!

En pleine nature. Bien plus que dans mon petit potager, où je viens de planter tout ce qu’il faut pour la soupe – les patates, les poireaux, les carottes, et quelques petits radis aussi.

Ceci dit, le confinement actuel permet potentiellement de re-goûter à des formes de solitudes, qui sont de moins en moins habituelles dans nos sociétés. Moi, j’ai toujours aimé ça, prendre un peu de distance: ça permet de se calmer un peu, de voir les choses autrement.

Mais l’être humain est un être social, et sociable, nos vies se construisent avec les autres, on n’est pas fait pour être tout seul, tout le temps.

François Gabart dit que que l’expérience de la navigation en mer, c’est apprendre à “dépasser ses limites”. Être écolo, ce n’est-ce pas plutôt l’inverse: apprendre à les accepter?

Nos propres limites, intellectuelles et émotionnelles, n’ont rien à voir avec les limites physiques et chimiques de la planète! Vous pourrez toujours essayer de repousser vos propres limites, ce qui n’est pas possible avec l’équilibre climatique ou géophysique de la planète.

Moi, au contraire, ce que j’ai retenu de mes navigations, c’est qu’au fond, le marin, il gagne quand il bat avec la mer, et avec le vent. Mais dès qu’il se bat contre, il perd systématiquement…

Notre boulot aujourd’hui, c’est de comprendre ce qu’il se passe autour de nous et d’adapter – c’est un mot très important, “adapter” – nos stratégies à ce que le vent et la mer nous proposent, autrement dit, la nature.

C’est cette correspondance que je vois entre la navigation en mer et l’écologie : il faut qu’on regarde autour de nous ce qu’il se passe, et qu’on le comprenne – l’effet de serre, la biodiversité, toute cette complexité des interactions, etc. – pour ensuite adapter nos modèles économiques et politiques aux limites planétaires.

En plus, la nature nous propose plein de modèles intéressants: on n’a pas inventé meilleur anti-dérapant que la patte d’ours, ni meilleure centrale énergétique qu’un arbre! Plutôt que de se battre contre la nature, il vaudrait mieux se battre avec elle…

Par Barnabé Binctin