Portrait

Le déconfineur

C’est lui qui a eu la lourde responsabilité d’organiser le déconfinement de 67 millions de Français. Jean Castex, énarque de 54 ans et alors présenté comme le haut fonctionnaire ''de terrain'' qu’il fallait pour gérer un dossier qui nécessite de s’élever au-dessus des partis, remplace aujourd'hui Édouard Philippe au poste de Premier ministre. En avril dernier, on vous le présentait dans le numéro 129 du magazine Society. Si vous ne l'aviez pas lu à l'époque, voici l'occasion de vous rattraper.

Mercredi 1er avril, Édouard Philippe prononce pour la première fois le mot “déconfinement” lors d’une audition à l’Assemblée nationale. Le chef du gouvernement est prudent: il juge “probable” qu’il n’ait pas lieu “en une fois, partout, et pour tout le monde”, mais se veut malgré tout optimiste. Un plan de sortie de crise, expose-t-il, pourrait être présenté “dans les jours, la semaine qui viennent”. Le lendemain, sur TF1, le Premier ministre alimente un peu plus l’espoir, et révèle avoir chargé un grand commis de l’État de réfléchir à la question. Il glisse un nom que le grand public ne connaît pas, Jean Castex, et une présentation sommaire: “Un haut fonctionnaire qui connaît parfaitement le monde de la santé et qui est redoutable d’efficacité.” Trois jours de soleil passent. Est-ce à cause des mots du Premier ministre que les Français semblent relâcher leurs efforts pour en profiter? C’est, en substance, ce qu’affirme dimanche 5 avril le chef de file des députés Les Républicains. “Le mot ‘déconfinement’ a été prononcé trop tôt”, s’émeut Damien Abad au micro d’Europe 1. Il demande au gouvernement d’arrêter “les injonctions contradictoires qui peuvent renforcer l’indiscipline”. Lundi 6, Éric Ciotti s’engouffre dans la même brèche: “Je suis un peu étonné qu’on multiplie les messages positifs alors qu’il y a des bilans quotidiens qui dépassent les 500 morts (…) Parler de déconfinement me paraît constituer une erreur grave.” Depuis le début de l’épidémie, le gouvernement a perdu quelques plumes. Une polémique de plus serait la polémique de trop. Mardi 7 au matin, le ministre de la Santé, Olivier Véran, effectue le demi-tour en direct sur BFM-TV: “Il ne faut pas parler trop tôt du déconfinement, sinon on a l’impression que c’est fini.” Le gouvernement ne dira rien de plus sur le sujet. Le travail de Castex? Dans l’ombre. Pas de suivi des avancées. Pas de point quotidien devant la presse. “Je peux simplement vous dire qu’on travaille de 8h à minuit, élude par téléphone un membre de sa task force. Pour le reste, c’est très confidentiel.”

Préserver la cellule chargée du déconfinement du bourdonnement extérieur est peut-être une entorse à la transparence promise, mais la tâche de Castex est aussi décisive qu’inédite. Emmanuel Macron a annoncé un déconfinement progressif à partir du 11 mai prochain. Comment conjuguer alors les enjeux sanitaires, économiques, éducatifs, sociétaux et sécuritaires? Comment déployer une politique globale sur le territoire tout en prenant en compte les différences entre

Le 18 février 2006, la France confirme son premier cas aviaire du virus H5N1. Un plan pandémie doit être mis en place, sans perdre de temps. Castex s’affaire en cuisine et en salle
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les régions et les tranches d’âge? Comment sortir de là le plus vite possible sans risquer une deuxième vague? De mauvaises réponses, et la débâcle sanitaire et économique se doublerait d’une crise politique. Après avoir navigué à vue avec un conseil scientifique, l’exécutif a donc décidé de s’en remettre à un technicien de l’État et de ses ramifications complexes. “Bonaparte disait que les préfectures sont les blocs de marbre parsemés sur le territoire auxquels on se raccroche quand tout s’effondre, rappelle Hugues Moutouh, préfet de la Drôme et ami de Jean Castex. Ce n’est donc pas étonnant qu’on s’en remette aujourd’hui aux hauts fonctionnaires. Les experts? Je n’y crois pas. À un moment donné, il faut trancher, arbitrer, lui n’a pas la main qui tremble.” Sacré bloc, Jean Castex: énarque, magistrat à la Cour des comptes, passé par les cabinets ministériels et l’Élysée sous la présidence Sarkozy, il incarne, à 54 ans, une certaine idée de l’excellence française, celle là-même qu’une partie du pays accusait de tous les maux lors de la crise des Gilets jaunes. Un homme seul, avec une équipe resserrée, dans un bureau à Paris, n’est-ce pas là une réponse typiquement française à la crise, symbole des restes d’un État jacobin centralisateur et élitiste? “Sa première langue est élu local, rectifie Xavier Bertrand. La ville de Prades, près de Perpignan, dont il est maire, est en territoire catalan: les gens ont du caractère. Ce double profil le rend particulier.” À droite, en tout cas, toutes les tendances sont séduites. Claude Guéant, qui l’a aussi croisé dans les lieux de pouvoir, en est la preuve: “Il a différentes caractéristiques qu’on ne trouve que très rarement chez un seul homme. Son parcours, original, en fait ‘the right man, at the right spot’.”

Terrain miné

1996. Sorti parmi les premiers de sa promotion de l’ENA et jeune magistrat à la Cour des comptes, Castex fait le choix iconoclaste de demander à s’occuper d’une direction départementale des affaires sanitaires et sociales (DDASS), au lieu d’aller grenouiller dans les cabinets ministériels. Il veut du terrain, et il va être servi. Catapulté à Toulon, il atterrit en terrain miné dans une ville dirigée depuis un an par le maire frontiste Jean-Marie Le Chevallier. Quelques mois plus tôt, le directeur de cabinet de ce dernier, Jean-Claude Poulet-Dachary, a été assassiné. Par ailleurs, l’édile, soupçonné de mélanger alcool et calmants, est surnommé “Whisky-Temesta”, et c’est peu dire que la politique sociale n’est pas sa priorité. La Fédération des œuvres laïques (FOL), le secours populaire et le diocèse de la région font ce qu’ils peuvent. Castex aussi. “Il a été un facilitateur, en s’appuyant sur un réseau associatif”, se souvient Gilles Rebêche, le diacre. Une actrice engagée de l’époque est plus circonspecte: “Il n’était pas non plus en première ligne face au FN pour porter ces questions sanitaires, juge-t-elle. Mais c’est la vie des hauts fonctionnaires: ils ne sont que de passage.” Les années passées dans le Var suffisent en tout cas à Castex pour se faire un nom, qui arrive aux oreilles de Philippe Douste-Blazy, un jour de 2004. Jean Castex est alors président de la chambre régionale des comptes en Alsace et le ministre de la Santé cherche, lui, un nouveau directeur de l’hospitalisation et de l’organisation des soins (DHOS). “Quand je demande à Frédéric Salat-Baroux, secrétaire général adjoint à l’Élysée, s’il pense à quelqu’un, il me parle tout de suite de Castex”, retrace l’ancien ministre. Douste-Blazy charge son secrétaire d’État à l’Assurance maladie, Xavier Bertrand, de le rencontrer pour valider l’intuition. “Je le trouve très carré, très franc-parler. Il me fait une super impression”, remet aujourd’hui Bertrand qui, à l’issue de l’entrevue, rappelle son supérieur: pas la peine de faire passer un second entretien. L’un des premiers gestes de Castex engagé à un poste clé du ministère consiste à aller voir la plume du cabinet, Jean Spiri. “Ce n’est pas possible que tu restes dans ton bureau, conseille-t-il. Il faut que tu saches à quoi ressemble vraiment un hôpital pour pouvoir en parler. Je vais justement à celui d’Orléans. Viens avec moi.” Spiri: “Il a toujours eu cette culture d’être un vrai manager, ce qui est rarement le cas à pareille fonction.”

En juin 2005, Xavier Bertrand remplace Douste-Blazy à la Santé. “J’ai des débuts pas faciles, euphémise Bertrand, dont la presse moque alors le “programme flou” et “l’entourage défaillant”. Et puis un jour, je décide de tout changer et de muscler mon dispositif. Je dis à Castex que je veux qu’il devienne mon directeur de cabinet, il me dit oui, et on forme un tandem.” Le duo est jeté dans le grand bain sans échauffement: le 18 février 2006, la France confirme son premier cas aviaire du virus H5N1. Un plan pandémie doit être mis en place, sans perdre de temps. Castex s’affaire en cuisine et en salle. “Il m’a aidé à créer les textes, il est allé voir les entreprises capables de produire des masques et d’avoir des stocks stratégiques”, révèle Bertrand. “On était obsédés par la question. Quand la droite part, il y a 1,4 milliard de masques de côté”, précise Jean Spiri, comme pour réhabiliter leur travail de l’époque et souligner la pertinence du choix de Castex pour affronter la crise actuelle. The right man, at the right spot, donc.

Parachuté

Est-ce l’appétit qui vient en mangeant ou la volonté de servir son pays sous une autre forme? En 2008, comme cela arrive parfois avec les hauts fonctionnaires, Jean Castex, 43 ans, décide de s’implanter localement et de faire de la politique en son nom. Il choisit pour cela la ville de Prades, sous-préfecture des Pyrénées-Orientales, à 30 minutes en voiture de Perpignan et trois kilomètres de Ria, d’où est originaire sa compagne. Un parachutage. Jean Castex n’est pas catalan, mais issu d’une bonne famille gersoise, du côté de Vic-Fezensac: grand-père sénateur gaulliste et maire de Vic, père président du club de rugby. “Une famille de notables dans son sens le plus noble, pour qui j’ai une estime lointaine”, pointe Philippe Martin, président socialiste du Gers et ancien ministre de l’Environnement (sous François Hollande). Point de passage pour accéder aux pistes de ski du coin, Prades, 6 000 habitants et ville de culture des Pyrénées-Orientales dans les années 70, est, au moment où Castex pose ses bagages, la photographie d’un morceau de France à la peine. Un quart de la population active au chômage, un peu moins de la moitié âgée de plus de 60 ans, les commerces qui ferment dans le centre-ville. Jean Castex doit y déloger Jean-François Denis, le maire divers gauche en place depuis 2001. Le dernier énarque à avoir tenté sa chance dans le coin s’appelle Olivier Ferrand. Le fondateur du think tank Terra Nova, espoir du PS décédé brutalement en 2012, avait essayé de s’implanter dans la 4e circonscription des Pyrénées-Orientales, juste à côté, lors des législatives 2007. L’affaire s’était soldée par l’échec que réservent d’ordinaire les locaux aux “Parisiens” venus leur faire la leçon. Castex, lui, jure moins dans le décor. Il a un accent et n’apparaît pas comme “un jeune loup”, avec son côté “noble de campagne” et “son humour en demi-teinte. En deux minutes, on avait oublié qu’il était parachuté”, décrypte Annabelle Brunet, adjointe au maire de Perpignan, qui a côtoyé Castex au conseil régional. La bataille est vive, mais c’est une victoire: en 2008, le Gersois prend la ville avec 24 voix d’avance sur son adversaire sortant. L’opposition lui reproche ses responsabilités à Paris, de “prospérer sur le vote des personnes âgées” et le fait que “la détresse sociale de la ville n’a pas diminué”, dixit Nicolas Berjoan, candidat divers gauche aux dernières municipales. Mais l’aventure se prolonge. En 2014 et 2020, Jean Castex est réélu au premier tour avec 70%, puis 75% des voix. À Paris, cette implantation locale réussie ne passe pas inaperçue: Castex, explique Claude Guéant, rejoint le clan des rares énarques qui “comprennent le terrain”.

Jean Castex est un homme de réseau parisien à Prades, et un homme du terrain dans la capitale. Au milieu de machines intellectuelles plutôt froides, il détonne par son sens des relations, sa bonhomie terrienne et son bon coup de fourchette. Cette quasi-définition parfaite du gaulliste-chiraquien n’a pas laissé insensibles les différents gouvernements de droite. En octobre 2018, il est question qu’il devienne ministre de l’Intérieur, sur proposition d’Édouard Philippe. L’aile gauche de la Macronie s’en émeut. Non seulement Jean Castex est à droite, mais il est trop à droite: sarkozyste. Aujourd’hui, malgré cette étiquette d’homme de devoir, c’est aussi ce qui inquiète une partie de la majorité, qui a peur que le déconfinement, confié à un homme comme Castex, soit un déconfinement “de droite”. “Encore un Républicain nommé, dont acte”, peste ainsi une frondeuse d’En

C’est lui qui a été à la manoeuvre en 2005 pour introduire la notion d’objectifs dans l’hôpital et une rationalisation des coûts
Patrick Bourdillon, de la CGT Santé

marche!, qui va de désillusion en désillusion: “Je sais qu’on ne peut pas ouvrir sa gueule en cette période, mais tous ceux qui ont rejoint En marche! en se disant qu’il y aurait un équilibre entre la droite et la gauche, comme moi, constatent que la balance penche chaque jour plus à droite.” Un poids lourd de la majorité s’inquiète notamment du “tracking”, soit la mise en place d’un traçage numérique de la population afin d’identifier les personnes ayant été en contact avec des malades. Une mesure que beaucoup jugent nécessaire pour “déconfiner” la France, mais qui pose un problème de libertés publiques évident. “Et je ne suis pas rassuré quand c’est Castex qui s’en occupe, reconnaît un autre député. C’est un a priori, je n’ai pas de garanties qu’il soit faux, mais je ne suis pas le seul à le penser.” En 2007, au cabinet de Xavier Bertrand, alors ministre du Travail, c’est en tout cas lui qui œuvre à la mise en place d’un service minimum dans les transports en période de grève, une promesse de campagne du candidat Nicolas Sarkozy. La gauche, vent debout, crie alors à l’atteinte au droit de grève, mais Castex mène bien sa barque et la loi est finalement votée le 21 août 2007. Si Alain Olive, alors secrétaire général de l’UNSA, se souvient d’un homme qui sait “exposer ses objectifs politiques sans entourloupe et se montrer ouvert, prêt à des compromis”, Patrick Bourdillon, de la CGT Santé, rappelle que “c’est lui aussi qui a été à la manœuvre en 2005 pour introduire la notion d’objectifs dans l’hôpital et une rationalisation des coûts”. Alors, “agent du sarkozysme”, Jean Castex? Ceux qui le connaissent –et le soutiennent– expliquent que l’étiquette est abusive. Castex, qui a également soutenu François Fillon lors de la primaire 2017, serait davantage “un hyper-pragmatique”, formule un ancien conseiller. Autrement dit: quelqu’un qui accepte les missions qu’on lui propose, à condition d’y croire. “Ça m’aurait surpris qu’il refuse la mission du déconfinement. Le haut fonctionnaire ne peut qu’accepter. Et s’il l’avait refusée, vous ne l’auriez jamais appris dans la presse”, croit savoir François Lietta, ancien président des Républicains dans les Pyrénées-Orientales.

Sa dernière mission, Jean Castex l’a acceptée en novembre 2017, en devenant délégué interministériel aux Jeux olympiques et paralympiques et aux grands évènements sportifs (DIJOP et DIGES). “Ça a l’air sympa mais c’est très compliqué sur un plan juridico-financier, explique un connaisseur du dossier. Il faut respecter les délais serrés, et le sujet est miné de négociations entre les différents ministères, la Ville de Paris, les collectivités locales.” “Son travail était (Jean Castex a mis cette fonction entre parenthèses le temps de gérer le déconfinement, ndlr) d’assister le Premier ministre pour faire tourner la machine gouvernementale et que toutes les administrations s’alignent, abonde Luc Allaire, son bras droit dans les délégations. Les Jeux sont un enjeu sportif, mais il faut penser à la sécurité, à l’urbanisme, et interagir avec tous les acteurs concernés.” Un bon échauffement pour s’atteler au déconfinement? “Les JO, des villes les ont faits, on sait faire, nuance un proche collaborateur. Là, le sujet n’a jamais été traité, et l’échéance n’est pas dans quatre ans.” Le temps ne sera pas la seule inconnue dans l’insoluble équation que doit résoudre Jean Castex. Il y a aussi la question de la “disponibilité des masques et des tests” en toile de fond, pointe Xavier Bertrand, sur laquelle il a peu d’emprise, et l’hypothèse de voir surgir d’autres stratégies de déconfinement à mesure que le temps passe et que le silence du gouvernement perdure sur la question. Tout le monde y va déjà de sa petite idée. Quand ce n’est pas un cabinet de conseil, c’est la maire de Paris, Anne Hidalgo, qui envoie son propre plan à Matignon. Castex devra écouter les uns, les autres, et tenter de trouver le compromis qui satisfasse tout le monde. Le risque? Que tout ce travail ne soit pas retenu. Dans son équipe, on se prépare à toute éventualité: “On est là pour proposer un plan, résume un membre de sa task force. Mais c’est au pouvoir de décider s’il en tiendra compte ou non. On ne peut jamais savoir ce que ça va donner à l’avance.”

Par Lucas Duvernet-Coppola et Antoine Mestres / Photos: Georges BARTOLI / Divergence