Interview

Le confinement vous rend anxieux? Conseils d’un psychologue

Respirez, ça va bien se passer. Pour mieux comprendre les mécanismes de l'anxiété, nous avons été voir Vincent Trybou, psychologue et psychothérapeute au Centre des troubles anxieux et de l’humeur (CTH) à Paris.

D’après vous, les anxieux ont-ils une chance de survivre à cette période?
Bien sûr ! Ce qui est sûr, c’est que c’est le genre de situation “parfaite” pour les gens qui ont la capacité à s’inquiéter de n’importe quoi. Déjà, il faut savoir qu’il existe plusieurs niveaux d’anxiété, il y a des gens qui sont simplement de nature anxieuse, en gros entre 10 et 30% de la population. Et il y a ceux chez qui cela est une vraie pathologie: dans ce cas, ou parle de troubles anxieux généralisé (TAG). Cela concerne entre 2 et 3% des gens. Il y a un continuum entre les deux, c’est le même terrain neurologique, mais pour ceux qui souffrent de TAG cela représente un vrai handicap, ça leur complique vraiment la vie au quotidien. Leur cerveau leur propose des scénarios catastrophe construits de toutes pièces en permanence. Pour cela, il se base sur des faits réels, concrets, par exemple s’il y a un accident d’avion, ils vont s’interdire de prendre dans un avion. C’est très différent d’autres troubles, comme les TOC (Troubles obsessionnels compulsifs), qui sont plutôt basés sur des peurs construites à partir de pensées absurdes, infondées: les gens qui se lavent les mains cinquante fois par jour par exemple. Le Coronavirus et le confinement, cela ne va pas changer grand chose pour eux, ils continueront à le faire cinquante fois par jour.

Comment ça marche, concrètement, l’anxiété?
Le cerveau normal traite des choses qui arrivent maintenant. Le scénario anxieux traite des scénarios du futur. En résumé, tout ce que vous ne contrôlez pas est source d’inquiétude. La spécificité des anxieux, c’est qu’une fois confrontés à une telle situation, ils cherchent à la contrôler, à la maîtriser avec une propension à l’hyper-contrôle. Ce qui est contre-productif. Par exemple, dans le cas du virus, un anxieux va se dire: je tousse, j’ai un peu de fièvre, et s’imaginer qu’il est forcément atteint. Il s’inquiète, donc il va aller à fond sur Internet pour regarder les symptômes, il va s’observer, s’auto-diagnostiquer. Il fait ça pour se rassurer, pour essayer de calmer son angoisse. Mais c’est le contraire qui se passe: plus vous cherchez à contrôler votre anxiété, plus vous l’attisez.

Pourquoi?
Parce que ça ne sert à rien: vous ne pouvez pas contrôler la situation, donc chercher à le faire ne fait qu’empirer le sentiment de perte de contrôle, et donc l’angoisse. Et surtout, plus vous essayer de contrôler les choses, en vous informant par exemple, plus vous stimulez votre cerveau, plus vous l’excitez, plus vous nourrissez l’anxiété. Dans le cas présent, les anxieux doivent limiter au maximum le fait de regarder les infos, éviter BFM, en tout cas pas plus de 15 minutes par jour, et évidemment les réseaux sociaux. Ils peuvent être utiles pour garder du lien social, mais il faut se préserver des infos angoissantes.

Qu’est ce qu’il faut faire d’autre?
Le plus important, c’est d’identifier le fait que l’on souffre d’anxiété et que c’est notre cerveau qui nous joue des tours. La majorité des gens pensent que c’est normal d’être anxieux. Mais non. Nous on apprend d’abord nos patients à reconnaître les symptômes: par exemple, le fait de se poser tout un tas de questions qui commence par “Et si ?” “Peut-être que”, etc… Quand le cerveau commence comme ça, il faut lui dire “stop, je ne veux pas savoir”. On apprend aux patients à se méfier de leur propre cerveau, qui les harcèle. Se dire, “tiens, ça c’est un symptôme de mon anxiété” écarter les hypothèses, les suppositions, se dire “je ne discute pas avec ça”. Le meilleur conseil à suivre, c’est aussi de perpétuellement embêter son cerveau avec les faits, ce que l’on sait, ce que les médecins disent, leur faire confiance. S’en tenir à la réalité.

Au delà de la peur de tomber malade, le fait de rester confiner est, en soi, une vraie source d’angoisse.
En effet, et depuis l’annonce du confinement, on a énormément de gens dans ce cas qui veulent télé-consulter. Un patient m’a appelé parce qu’il était bouffé par l’angoisse à l’idée de rester chez lui pendant un mois. Je lui ai expliqué qu’il ne souffrait pas encore du confinement, mais de l’idée du confinement. Son cerveau lui transmet une pensée, qui encore une fois est fondée sur des faits réels, une crainte légitime: il joue le rôle de Cassandre. C’est de l’angoisse par anticipation. Je lui ai dit: attention, là c’est la pensée qui est pathologique, pas la réalité. La réalité, c’est que vous êtes confiné depuis 24 heures, et que vous ne subissez pas du tout les effets du confinement pour l’instant. Donc ce qui se passe avec votre cerveau, ce n’est pas intéressant. On en reparle dans une semaine quand les effets seront là. Et puis regardez, les Italiens ne sont pas en train de se jeter par les fenêtres, ils trouvent des alternatives, les humains s’adaptent, le cerveau n’aime pas perdre ses repères, mais il s’adapte.

Par Emmanuelle Andreani