Interview

“Le loup n’a pas attendu le coronavirus” pour revenir, estime un expert

Un loup a été flashé il y a quelques jours dans un petit village près de Dieppe, en Seine-Maritime. Cela faisait plus d’un siècle que l’on n’y avait plus vu la trace du fameux canidé… De quoi réveiller quelques fantasmes à son sujet? On en discute avec Yvon Le Maho, écophysiologiste et directeur de recherche au CNRS, qui a présidé la dernière grande expertise scientifique sur le loup en France, en 2017.

Est-ce une surprise, l’apparition de ce loup en Normandie?

Absolument pas. En France, les principaux foyers sont dans les Alpes, jusque dans le Mercantour au sud, et à l’Est, en Alsace et dans les Vosges. Mais le loup est un grand voyageur, avec une grande faculté de dispersion. C’est un phénomène bien connu : les ‘immatures’, ces jeunes loups en âge de fonder une famille, peuvent partir très loin, seuls, en quête d’un conjoint. Le loup est capable de parcourir de grandes distances, il peut très bien faire 1 000 kilomètres, cela n’a rien d’étonnant. D’ailleurs, rien n’indique que celui-ci va s’installer en Normandie: on pourrait très bien le retrouver ensuite en Bretagne!

La situation actuelle, avec le confinement et la réduction des activités humaines, a-t-elle pu favoriser ce déplacement?

Certainement, et comme tous les animaux, du reste. Néanmoins, ce serait trop rapide, et très réducteur, de voir la crise actuelle comme seule responsable de ce déplacement. Depuis qu’il est réapparu en France en 1992, en provenance d’Italie, le loup s’est propagé à différents endroits, et il n’a pas attendu le coronavirus.

Quand on analyse son parcours, on est souvent surpris de voir que le loup emprunte parfois des lieux entièrement à découvert, comme des viaducs ou des champs. Et il ne le fait pas forcément de nuit. Cela dit, c’est un animal très intelligent, extrêmement prudent. En Alsace, dernièrement, un loup a beaucoup fait parler de lui, en faisant de nombreuses victimes chez les moutons.

Il a fini par se faire écraser par une voiture en Allemagne, alors que personne n’était parvenu à le voir pendant tout son parcours en Alsace. La preuve que les loups savent être très discrets…

Aujourd’hui, on compterait environ 530 loups, selon les derniers chiffres officiels de l’OFB (Office française de la biodiversité). Tout cela augure-t-il d’une augmentation de leur population, à terme ?

Il y a de toute façon une tendance à l’expansion et à la ‘recolonisation’ par le loup. Comme pour tous les super-prédateurs, la fécondité du loup est liée aux proies disponibles. Quand elles se font plus rares, un équilibre se crée et sa population se maintient, ou même chute –la mortalité des louveteaux peut ainsi être considérable. De manière générale, l’habitat idéal du loup, c’est une forêt avec du gibier et d’autres individus de son espèce, puisque le loup vit en meute.

Donc aujourd’hui, le principal frein à son développement est évidemment l’urbanisation, l’homme et le loup ne cohabitant pas bien ensemble. Cela dit, encore récemment, on a vu un loup à une centaine de kilomètres de Bruxelles, et il a été prouvé qu’il ne venait du Nord de l’Europe. Il peut donc y avoir différents foyers à partir duquel le loup se disperse en Europe.

Et c’est une bonne nouvelle?

Cela garantit assurément un meilleur équilibre environnemental, c’est indéniable. Dans le parc du Yellowstone (aux États-Unis, ndlr), où le loup a été réintroduit volontairement en 1995 face à l’excès de cervidés, son arrivée, de par sa fonction de prédateur, a eu des conséquences extraordinaires sur la reconstitution des écosystèmes : les effets ont été incroyablement bénéfiques, non seulement pour la végétation, mais aussi, de façon plus inattendue, pour les populations d’oiseaux et de castors.

Mais ce sont les éleveurs qui ne vont pas être contents…

Et c’est un vrai sujet de société dont il ne faut surtout pas faire l’impasse. À l’heure où les marchés sont saturés par des gigots importés de Nouvelle-Zélande, où il n’y a pas de prédateurs et pour lesquels le coût écologique du transport n’est pas pris en compte, c’est tout à fait compréhensible que les éleveurs français ne se réjouissent pas du retour de cet ennemi ancestral.

Cela oblige certainement à mieux se préparer à la situation. Et notamment à repenser la protection des troupeaux: au Moyen Âge, les éleveurs ne laissaient jamais leurs moutons libres dans les herbages ! Avec la disparition du loup, ils ont fini par s’y habituer… Il existe une façon très efficace de protéger les troupeaux, mais il faut aider les éleveurs français à investir dans ce domaine: les chiens.

Par Barnabé Binctin