Interview

Le sociologue maison de Snapchat décrypte notre nouvelle réalité virtuelle

Qu'on le veuille ou non, les réseaux sociaux sont aujourd'hui devenus la vraie vie. L'Américain Nathan Jurgenson les étudie depuis dix ans, lui qui est sociologue maison chez Snapchat et rédacteur en chef du magazine Real Life. Il décrypte pour nous cette nouvelle réalité.

Malgré la période, on ressent une forme de pression sociale sur les réseaux sociaux: les gens montrent qu’ils font du sport, qu’ils lisent énormément de livres, qu’ils sont productifs… Comment l’expliquer?

C’est vrai qu’on sent un désir de montrer une forme de productivité en temps de confinement, ce que je trouve un peu déprimant. Utiliser un moment de pause pour le transformer en quelque chose de productif, qui ressemble presque à du travail, c’est vraiment un réflexe très américain, j’ai l’impression.

Comme nous sommes conditionnés à aller à la pêche aux likes, nous préférons montrer le pain que nous avons cuisiné. Cela dit, la période est compliquée, et je crois que ce n’est pas trop le moment de juger ce que les gens postent, puisque chacun gère la situation à sa façon, y compris en ligne.

Depuis le début du confinement, les gens semblent très nostalgiques. Sur les réseaux sociaux, on voit beaucoup de photos d’enfance ou de souvenirs entre amis…

Les réseaux sociaux aiment beaucoup nous remettre des souvenirs sous les yeux. Par exemple, j’ai donné il y a un an une conférence, et Facebook m’a fait remonter des photos de l’événement. Il y avait du monde, des gens serrés entre eux, et j’ai trouvé ça très bizarre en revoyant les images. Ça m’a frappé, maintenant qu’on vit tous à deux mètres les uns des autres depuis quelques semaines.

Plus prosaïquement, certaines personnes sont rentrées dans leur famille, retombent sur les albums photo, ou s’inquiètent pour les personnes les plus vulnérables autour d’elles, donc il y a énormément de raisons de se sentir nostalgique.

Dans votre travail, vous cherchez à démontrer qu’Internet n’est pas un univers à part du monde physique, interagit avec lui et le transforme en une sorte de “réalité augmentée”. Vous trouvez une confirmation à votre théorie aujourd’hui?

C’est une erreur de réduire la réalité des choses uniquement à une proximité physique. Mais je comprends qu’on puisse d’abord penser comme ça et je suis d’accord sur le fait que discuter avec quelqu’un en personne et via un écran sont deux choses très différentes.

Je me rappelle de quand j’avais 13 ou 14 ans, et que je devais rester chez moi avec mes parents, aller en cours, je me retrouvais à faire des choses dans des endroits physiques que je n’aimais pas, et qui ne me semblaient pas forcément réels. Et actuellement, je passe des appels vidéo avec des amis et de la famille et ça me semble très réel. La géographie est importante mais ce n’est pas la seule chose qui permet de juger si une expérience est sociale, profonde, ou intime.

Vous appelez ça la “dualité digitale”, c’est ça?

Oui, et ça décrit cette façon de ne pas voir la réalité dans le digital et la virtualité dans les expériences physiques. Ce ne sont pas deux domaines séparés. Quand nous sommes loin de nos écrans, qu’on le veuille ou non, nos vies sont encore en partie influencées par les technologies et les données, et ce qui se passe sur Internet a de vraies conséquences tangibles pour des humains.

Ce qui change aujourd’hui, c’est que pour la première fois, l’Internet remplace le contact physique. Il n’a plus ce rôle de facilitateur qu’il avait il y a encore deux mois. Je trouve ça étrange que les gens ne réalisent qu’aujourd’hui que, par exemple, les chats vidéo peuvent être vecteurs d’intimité, alors qu’ils n’ont jamais été aussi proches de vivre dans une sorte de simulation informatique.