Interview

“Les gens qui vivent ce moment ne l’oublieront jamais”, selon Michel Siffre

Michel Siffre est un pionnier: en 1962, pour la science, cet explorateur a passé 60 jours seul dans un gouffre. Il a remis ça en 1972, au Texas: 207 jours sous terre, soit quasiment sept mois seul, à étudier la chronobiologie humaine. Paroles d'un maître ès confinement.

Au cours de vos séjours souterrains, avez-vous connu des moments difficiles qui pourraient se transposer au confinement actuel?

Mon premier séjour a surtout été perturbé par des éboulements de rochers et de glace dans un puits attenant à mon campement. Ça me mettait dans des états émotionnels importants. Les bruits pouvaient durer plusieurs secondes, qui étaient interminables. Au Texas, pendant les deux premiers mois, j’étais bien. Il faisait 21°C, j’avais la nourriture de la NASA, impeccable.

Et puis j’ai craqué parce que j’ai perdu mes motivations, et j’ai vécu les quatre derniers mois péniblement. Le vrai problème, c’est la motivation. Il faut faire quelque chose qui vous plaise. La lecture, la sculpture, n’importe quoi, tant que ce n’est pas forcé. Mais l’homme a une plasticité extraordinaire, les gens vont tenir le coup.

Quel a été le principal apprentissage de votre expérience fondatrice de claustration volontaire ?

Si on est dans un environnement sans cycle, il vaut mieux suivre son rythme à soi et ne pas s’inquiéter si, à force de décalages, vous vous réveillez à 18h et vous couchez à 6h du matin. L’autre grande leçon, c’est qu’il faut avoir un esprit dynamique, toujours penser à ce qu’il y a devant soi. Comme si le confinement devait prendre fin demain. Et demain, vous penserez à après-demain, et ainsi de suite.

Comment la société va-t-elle sortir, collectivement, de cette expérience?

Notre génération va être marquée à vie. Les gens qui vivent ce moment ne l’oublieront jamais, des enfants jusqu’aux vieillards. Mais les hommes changent, et l’histoire humaine est faite d’oublis. Regardez la grippe espagnole: si on n’oubliait pas, on aurait moins de problèmes avec les masques!

Nous, on va vivre une autre vie après ce confinement. Malgré les outils extraordinaires à notre disposition, on se dira que l’homme n’est pas à l’abri pour autant, que ce soit d’une épidémie ou d’un astéroïde.

Par Eric Carpentier