ENTRETIEN

“Les policiers doivent nous remettre à la justice, pas faire justice eux-mêmes”

Après la mort de son frère Amine, tué par un policier en 2012, Amal Bentounsi a créé l’association de familles de victimes Urgence notre police assassine, qui a lancé en mars dernier UVP, une application permettant au collectif de recevoir, protéger, identifier et géolocaliser des vidéos de violences policières.

Vous avez soutenu Camélia Jordana après qu’elle a dit que “des milliers de personnes ne se sentent pas en sécurité face à un fllic” et que Christophe Castaner a qualifié ces propos de “mensongers et honteux”. Que montre ce nouvel épisode dans le débat sur les violences policières?

Ça démontre que l’institution policière ne se remet jamais en question et que malheur à celui qui va donner son avis sur des affaires qui ont l’habitude de se passer. Il n’y a pas d’envie d’entendre cette réalité, pas d’envie de faire changer les choses. On a vraiment l’impression que la critique n’est pas supportée de la part des syndicats policiers. Il y a un principe fondamental, qui est la liberté d’expression –et la liberté d’informer– et tout ça doit être respecté. Pour le moment, ça ne l’est pas, au-delà d’autres principes qui ne sont pas respectés par ces policiers qui commettent des violences, et parfois des crimes, en toute impunité.
Dès lors qu’on dénonce, pour obtenir justice ou pour dire que ce n’est pas normal que des policiers puissent se comporter ainsi dans un État de droit, on est taxé d’anti-police, de promouvoir la haine des policiers. Alors que ce n’est pas ça du tout. On ne demande pas que la police soit dissoute, n’existe plus, bien évidemment. On demande que les policiers reconnaissent qu’il y a ce genre de dérives au sein de leur institution, qu’il y a des brebis galeuses et que ces brebis galeuses soient neutralisées.

Avec votre collectif, vous recueillez des témoignages et suivez des affaires. Quelles constatations faites-vous?

Il y a une plus grande sensibilisation de l’opinion publique. Les gens sont de plus en plus scandalisés par le comportement de certains policiers. Les témoignages qu’on recevait avant provenaient de gens avec des noms maghrébins, etc., là c’est Monsieur Tout-le-monde. Après, il y a une prise de conscience surtout quand la personne meurt. Mais il y a aussi une banalisation des coups, des insultes… J’ai régulièrement des hommes qui me rapportent les baffes, les humiliations, la baisse du caleçon en pleine rue, les palpations génitales.
C’est parfois difficile à croire, ça paraît exagéré pour quelqu’un qui n’a jamais grandi ou vécu dans un quartier, et ça je peux l’entendre, parce que cette personne-là entend à longueur de journée sur BFM-TV ou dans des reportages qui passent tard le soir des policiers raconter d’autres côtés de leur métier.

Vous suivez aussi des procès.

Dans la majorité des cas où des hommes meurent entre les mains de la police, ce sont des non-lieux qui sont prononcés. C’est assez rare que des policiers soient condamnés. Celui qui a tué mon frère a eu cinq ans avec sursis. Et il faut savoir qu’avant le procès, ça a été un long combat ; je pense que si ce policier a été condamné, c’est grâce à l’acharnement qu’on a eu, parce qu’au départ, mon frère était considéré comme coupable de sa propre mort. On le voit bien, le processus est identifié à chaque fois: les victimes sont criminalisées à titre posthume. On va dérouler leur pedigree, chercher à savoir si elles ont eu des problèmes avec la justice, pour se justifier. Et mon frère était le client parfait pour dire qu’il s’agissait d’une fusillade, la première version policière. Qui dit fusillade dit échange de tirs. Mais après des appels à témoins, après la mobilisation que j’ai menée pendant presque six ans (le procès en appel a eu lieu en 2017, ndlr), on a su que ce n’était pas vrai. Des témoins ont dit: “Amine Bentounsi courait, il était de dos, à aucun moment il ne portait atteinte à la vie de ce policier.” On nous a aussi parlé d’une arme à feu qui aurait appartenu à mon frère, sauf que quatre empreintes ont été retrouvées sur cette arme, aucune ne lui appartenait –aucune recherche n’a été faite pour savoir à qui appartenaient les autres. Et puis, il y a eu le collègue de ce policier qui s’est effondré à la barre lors du premier procès à Bobigny, et a dit: “Je suis désolé, j’ai menti, ce que je vous ai dit, c’est pas vrai.” C’est rarissime. Il aurait pu être poursuivi pour faux témoignage, ça n’a pas été fait.

Vous êtes en contact avec des policiers?

On reçoit des témoignages anonymes de policiers qui regrettent le fait qu’on généralise la fonction policière, qui nous disent qu’eux ne se sont pas engagés pour ça, qu’ils sont entrés dans ce métier-là pour être au service des citoyens, qu’on les stigmatise et que c’est une minorité qui agit comme ça. On n’a pas de souci à parler avec les policiers, au contraire. On leur répond, on essaye de leur expliquer qu’il faut qu’ils dénoncent cette minorité ou tout simplement qu’ils démissionnent. Ce métier-là, quand on entre dedans, on doit être irréprochable. Mais s’ils dénoncent ils sont menacés, mis à pied ou mutés, ça peut être compliqué pour eux par la suite.

Pendant le confinement, beaucoup ont dénoncé des violences policières, des abus de pouvoir, des différences de traitement. Avez-vous été témoin de ça?

On a suivi sept cas, comme ceux de Ramatoulaye, Sofiane ou Ilyès. Pour nous, il était urgent d’agir à ce moment-là, pour montrer que, encore une fois, on ne se

En niant le fait que les violences policières existent, les pouvoirs publics et institutions judiciaires font de la police la porte ouverte à beaucoup de gens qui ont envie d’en découdre
Amal Bentounsi

comporte pas de la même façon quand on est dans un quartier –où on parle au gens comme à des animaux, ils sont gazés, insultés, frappés– ou ailleurs, comme sur les bords de Seine parisiens –où il n’y a pas de recours à la violence. Là, on l’a bien vu, c’était flagrant. Pour nous, c’était important d’accompagner ces victimes. On a créé une cagnotte et on a mis à leur disposition notre collectif d’avocats pour les aider sur le plan juridique et leur permettre d’avoir accès à la justice.
Parce que l’autre constat qu’on fait, c’est qu’il est très difficile pour les victimes de la police d’entamer des poursuites, et aussi très facile de laisser tomber. Les gens ne connaissent pas leurs droits ou se voient refuser leur dépôt de plainte, on est là pour leur montrer qu’il y a d’autres possibilités, en écrivant au procureur directement, par exemple. C’est important de porter plainte, même si les chances d’aboutir sont minimes, ne serait-ce qu’en termes de chiffres. Parce que souvent, on nous dit que ça n’existe pas puisqu’il n’y a pas tant de plaintes que ça contre les policiers. Mais c’est parce que les gens ne vont pas jusqu’au bout de leurs démarches.

En mars, votre collectif a lancé l’application UVP, via laquelle des victimes ou témoins de violences policières peuvent vous envoyer en direct des vidéos. Pourquoi l’avoir fait?

Les images ont leur importance, ce sont elles qui permettent d’obtenir une condamnation. Là, il y a une vidéo qui refait surface, mais qui date de trois ans. On y voit un monsieur en état d’ébriété à qui on porte des coups sur la tête. Ce monsieur a été d’abord poursuivi pour outrage et rébellion, placé en garde à vue, mais on avait publié cette vidéo à l’époque et grâce à ça, des policiers ont été condamnés. Une condamnation somme toute symbolique, comme à chaque fois, mais au moins ça a permis que le parquet se remette en question. Aujourd’hui, on voit dans certaines vidéos qu’on reçoit qu’il y a de la retenue de la part des policiers. Et c’est ça, le but, en fait. Ce n’est pas d’avoir des vidéos où on voit des gens se faire tabasser, on n’a pas envie de voir ça ni de faire le buzz, on a envie d’un outil qui puisse freiner la violence. Il y a des policiers qu’on doit rappeler à l’ordre, alors que ce sont eux qui sont censés nous faire respecter les prérogatives, que ce soit les nôtres ou les leurs.
Vous avez des caméras de surveillance, mais c’est difficile pour les familles d’avoir accès à ces images-là, qui souvent disparaissent ou sont tronquées ; vous avez la caméra piéton, qui a été expérimentée sur quelques policiers en France, mais on s’est rendu compte que c’est au bon-vouloir du policier de l’actionner ou pas. On nous dit aussi souvent que les policiers prennent les portables et effacent les vidéos, ou dès lors que les gens filment, ils sont embarqués pour outrage et rébellion. Moi, j’ai un peu peur qu’avant l’élection présidentielle –tout ça, c’est de la politique–, on leur cède un droit de protection en matière d’image, et qu’on n’ait plus le droit de filmer. Là, ce serait un message très, très fort envers la population (juste après cette interview, a été publiée une proposition de loi “visant à rendre non identifiables les forces de l’ordre lors de la diffusion d’images dans l’espace médiatique”, ndlr).  

Un des contre-arguments qui revient souvent est de dire que c’est très compliqué dans les banlieues au point que même les pompiers se font parfois caillasser.

Bien évidemment que c’est compliqué, que c’est un métier difficile, mais ça ne justifie pas que certains policiers se comportent de la sorte. Quand on nous oppose cet argument-là, c’est pour nous dire qu’il faudrait comprendre, excuser. Mais personne ne mérite de prendre des coups ou de mourir entre les mains de la police, peu importe le délit commis. Un État de droit, c’est un État de droit. La peine de mort a été abolie, il y a un principe de proportionnalité, un principe d’égalité. Les policiers doivent nous remettre à la justice, pas faire justice eux-mêmes. Dans tout corps de métier, ça peut être difficile. Aux urgences, vous avez de la violence, des gens qui ont des problèmes sociaux, qui sont menaçants, ce n’est pas pour autant que le personnel soignant va agir avec agressivité vis-à-vis de ces gens qu’ils doivent protéger.
Parfois, on essaye aussi de faire croire que les policiers se font tuer dans les quartiers, ce qui est faux. On prend le cas de Magnanville, mais c’est un seul cas (en 2016, à Magnanville, dans les Yvelines, une attaque terroriste avait coûté la vie à deux policiers, ndlr). Quand les policiers se font tuer, c’est souvent dans les villages, par des gens qui ont des carabines parce qu’ils pratiquent la chasse. Mais ce n’est pas dans les quartiers. Ce sont des statistiques officielles qui émanent de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales. En 2015, les sept policiers qui sont morts dans l’exercice de leur fonction ont perdu la vie dans un accident sur la voie publique ou à cause d’une mauvaise manipulation de leur arme de service.

Que faudrait-il faire pour que ça change?

Moi, il me semble que ceux qui agissent de la sorte appartiennent à une idéologie raciste, fasciste, qui gangrène ensuite l’ensemble de l’équipage, surtout les jeunes policiers qui se mettent à reproduire ce qu’ils considèrent comme la norme. On devrait pouvoir vérifier ça, au niveau du recrutement. En niant le fait que les violences policières existent et en plaçant les policiers au-dessus des lois, les pouvoirs publics et institutions judiciaires font de la police la porte ouverte à beaucoup de gens qui ont envie d’en découdre. Et ça, c’est dangereux.

Par Noémie Pennacino