Interview

Médine: “Parent à la maison, ça devrait être subventionné par l’État”

Le rappeur Médine, confiné dans son appartement du Havre avec sa femme et leurs trois enfants (Massoud, 11 ans, Mekka, 8 ans, et Genghis, 4 ans), utilise Instagram pour faire de son quotidien une sorte de série familiale d'un nouveau genre. Il livre ici ses secrets de famille.
Collection personnelle.

Au bout d’un mois et demi de confinement, comment ça se passe avec tes enfants?

Nous, on était assez prêts à aborder ce confinement parce qu’on a l’habitude d’être tous ensemble, on se connaît très bien, c’est pas comme si on se découvrait. J’ai installé un petit studio ici, à la maison, donc je suis très régulièrement avec eux. Ma famille, c’est totalement ma clique, en fait. On a tous une équipe avec qui on aime sortir, aller prendre un verre, voyager ; moi, celle avec qui je me distrais, avec qui je me détends, avec qui on déconne vraiment, c’est ma famille.

Les règles qui sont habituellement appliquées chez vous ont changé?

Ah oui, nous, c’est l’anarchie totale! On se couche à 2h du mat’, on se lève à 11h, on mange le repas du midi à 16h… Les horaires n’ont plus aucun sens. Désolé pour tous les sociologues et les pédopsychiatres, mais il n’y a aucune structuration à ce niveau-là.

Comment est-ce que tu leur as expliqué la situation, et comment est-ce qu’ils la vivent?

J’ai pour habitude de ne jamais dramatiser les choses ni rentrer dans des discours grandiloquents, ‘les enfants, j’ai quelque chose à vous dire, asseyez-vous’. Je préfère essayer de changer l’épreuve en quelque chose de doux. Je suis comme Roberto Benigni dans La Vie est belle. Au départ, je les ai pas vraiment prévenus, en fait. Je leur ai dit: ‘Demain, y a pas d’école.’ Eux, ils étaient aux anges, c’était la fête au village dans leur tête. Et à partir de là, tout s’est imbriqué autour de l’idée de ‘c’est cool, on va passer du temps à la maison’. J’ai transformé ça en mode vacances, plutôt qu’en mode ‘on va vivre des heures sombres, on est en temps de guerre’. Ça, on l’entendait suffisamment à la télé.

Ils posent des questions sur le virus?

Ah ouais, ils bombardent de questions! ‘Il est où le coronavirus?’, ‘À quoi il ressemble?’,Si on l’a, qu’est-ce que ça fait?’, etc. Le moyen que j’ai trouvé pour éviter qu’ils sombrent dans le drame, c’est d’exacerber le truc. Le coronavirus, j’en ai fait World War Z: dehors, il peut y avoir des zombies, il faut qu’on reste à la maison. Je pense qu’il faut éviter de radoter les choses dramatiques à voix haute et de leur mettre des problèmes d’adultes dans leurs têtes d’enfants.

Tout peut alors devenir une sorte d’événement, avec un jeu de rôle auquel chacun participe. C’est un moyen de mieux vivre ce qui se passe, pour eux comme pour vous?

T’es dans la recherche permanente, ton cerveau tourne. D’ailleurs, ça devrait être subventionné par l’État, ce truc-là, parent à la maison, tellement ça prend de la ressource et de l’énergie! En tout cas, ça fait mieux passer la pilule: vu qu’on est dans une occupation générale, les journées passent comme de l’eau. Mais c’est le cas dans la life en général, que tout soit un prétexte à devenir une scène un peu marrante. Ça vient peut-être du fait que je m’en suis pris un peu plein la gueule publiquement sur plein de sujets différents. Maintenant, j’arrive à distancer, à relativiser les épreuves, les agressions, même les micro-agressions du quotidien ; j’arrive à en faire quelque chose de drôle.

Ce n’est pas forcément toujours facile.

Ça peut être complexe, parfois, c’est vrai. La semaine dernière, on a vécu un décès dans notre famille, avec suspicion de Covid justement. Une tante qui était déjà malade. Ça nous a affectés, on était très proches. Il aurait fallu expliquer ça aux enfants avec des mots pédagogiques, sauf que moi, je sais pas le faire. Je leur ai expliqué de façon très frontale qu’on n’allait plus la voir, peut-être à cause du virus, qu’on n’allait même pas pouvoir lui dire au revoir comme il se doit.

Et finalement, on a retourné le truc en disant ‘ce serait bien que nos cousins, les enfants de cette tante, viennent nous voir, qu’on rigole ensemble, qu’on passe le ramadan ensemble, et qu’on fasse de tout ça une fête plutôt qu’une tristesse générale’. On prépare le déconfinement dans cette perspective-là, de pouvoir recevoir les cousins à la maison.

Pendant le confinement, tu as sorti un titre, tu as fait un concert en live sur Arte, tu prépares un album… C’est pas trop dur de bosser à la maison avec trois enfants?

C’est très compliqué de travailler quand ils sont là H24. Il y a l’école à domicile, il faut qu’on fasse un peu les instits. Ça, ça prend au moins deux, trois heures par jour. Et ensuite, il faut entretenir la maison. On n’avait plus l’habitude qu’elle se fasse dépouiller juste après qu’on l’a rangée! Les pièces, elles tiennent pas en place plus de 20 minutes. Tu fais une chambre, tout de suite après, elle est en bordel ; tu ranges la salle, au bout de deux secondes, tous les coussins sont au sol… C’est une petite logistique à prendre en compte. Et ça laisse peu de temps à la création. Mais bon, j’arrive quand même à m’en sortir. J’écris quelques trucs, j’arrive à lire un peu pour sourcer mon travail.

Les deux plus grands, Massoud et Mekka, ont fêté leur anniversaire pendant le confinement. Comment est-ce que vous avez organisé ça?

On part d’une déception, et il faut la pallier. Mekka, avant le confinement, avait invité onze ou douze de ses copines, elle avait préparé les cartons d’invitation avec sa mère, je l’avais accompagnée pour qu’elle les distribue… Quand l’annonce du confinement est tombée, je me suis dit ‘merde, elle va passer son anniversaire toute seule’.

C’est tellement triste un anniversaire où t’as invité grave de monde et personne ne vient! C’est le pire des trucs qui puisse arriver à un enfant. Donc puisque les invitées ne pouvaient pas venir, sa maman, Massoud et moi, on a joué leur rôle, quatre rôles chacun. On était morts de rire. Je crois qu’elle se souviendra toute sa vie de ses 8 ans en confinement.

Et Massoud?

Massoud, son rêve, c’était d’aller à Hollywood pour ses 11 ans. Parce que c’est la ville de GTA et des films qu’il regarde au quotidien. J’ai dit: ‘On ne peut pas aller à Hollywood parce que les frontières sont fermées, alors on va ramener Hollywood dans notre jardin.’ Et c’est ce qu’on a fait (ils ont par exemple affiché ‘HOLLYWOOD’ en blanc et en gros sur la façade d’en face et ont simulé un vol en avion, ndlr).

Tu partages beaucoup de votre vie sur Instagram. Ils sont à l’aise avec ça?

Ouais, totalement. Je me dis qu’il faut qu’ils maîtrisent ça tout de suite. De toute façon, on ne peut pas faire sans aujourd’hui. Et plutôt que de bannir le truc, de dire ‘ça va créer des générations dégénérées, c’est de l’appauvrissement général, ils ne vont plus lire’, j’ai décidé de les confronter à la notion de vie privée. Cette notion est en train de disparaître petit à petit, malgré nous, et plutôt que de lutter contre les vagues, j’ai préféré leur mettre très tôt les outils entre les mains, pour qu’ils soient prêts.

Est-ce que tu as hâte qu’ils retournent à l’école?

J’avais hâte, mais c’est plus le cas. Parce que je lis trop ce qui se dit sur Internet au sujet de l’école et du déconfinement. Qu’une dizaine de jours d’école, ça va pas sauver leur année. Plié pour plié, autant rester à la maison. Et puis, je fais plutôt partie de ceux qui vont regretter le confinement, parce que ça se passe tellement bien! J’en parlais hier avec Madame, et on se disait que reprendre la routine, nos habitudes, ça va peut-être nous éloigner un peu, finalement.

Par Noémie Pennacino