Interview

Michael Imperioli: “Les Soprano est une série tellement bien construite que les gens s’abandonnent à elle”

L'acteur Michael Imperioli a beau avoir 35 ans de carrière derrière lui, il restera à jamais le visage de Christopher Moltisanti, le jeune mafieux trop pressé de la série culte Les Soprano. Aujourd'hui, Imperioli vit toujours avec cette série souvent considérée comme la meilleure de tous les temps, au point d'avoir lancé un podcast à son sujet. Il raconte.

Depuis que le confinement a été mis en place aux États-Unis et partout ailleurs dans le monde, les chiffres indiquent que le nombre de visionnage en ligne des Soprano a fortement augmenté. Alors que la série a diffusé son dernier épisode en 2007. Comment expliquez-vous ce phénomène?

Il y a d’abord tous les gens de mon âge qui veulent revoir la série parce que celle-ci est liée à des souvenirs heureux de leurs vies. Cela leur rappelle ces moments passés le dimanche soir, en famille ou bien entre amis, à regarder un nouvel épisode de la série à 21h pétantes, à la télévision. On cuisinait des pâtes ou bien on commandait des pizzas, on buvait un verre de vin, et on regardait la série tous ensemble.

C’était une époque où le streaming n’existait pas encore, il faut s’en rendre compte. Et puis, il y a les plus jeunes. Depuis quelques temps maintenant, on a vu apparaître une nouvelle génération de fans, tout un tas de gens qui étaient à peine nés au moment de la diffusion de la série à la télévision, et qui, aujourd’hui, veulent rattraper le temps. Ils se laissent happer, tout simplement. Les Soprano est une série tellement bien construite qu’ils s’abandonnent à elle facilement. Regarder Les Soprano, c’est une expérience immersive. Pour ces deux catégories de personnes, c’est un moment d’évasion.

Les gens sont fans, vraiment. Il y en a qui ont déjà vu la série entière cinq fois, certains qui voient tout en seulement une semaine. Il y a des fêtes où les gens sont habillés comme les personnages. Cette série, les gens l’aiment et, figurez-vous que je ne m’en suis rendu compte qu’il y a quelques mois, lorsque je me suis enfin inscrit sur les réseaux sociaux.

Le début du confinement aux États-Unis a peu ou prou correspondu avec le lancement par vos soins, et ceux de Steve Schirripa, qui joue dans la série le rôle de Bobby Baccalieri, d’un podcast consacré aux dessous des Soprano. Comment cela s’est-il passé?

Au départ, il a été décidé d’enregistrer nos émissions ensemble, et en direct, dans un studio à New York. Nous devions commencer le 28 mars dernier, et puis le Coronavirus est passé par là. D’un coup, le monde a changé. Cela nous a particulièrement affecté avec Stevie, et nous n’étions alors plus vraiment d’humeur pour faire un podcast.

Nous nous sommes dits que personne n’avait besoin de podcasts à ce moment-là. Nous préférions attendre que l’épidémie soit passée pour diffuser quelque chose. Et puis, chacun de notre côté, nous avons commencé à recevoir des messages de fans disant plus ou moins la même chose: “Nous sommes confinés, nous regardons Les Soprano et nous avons entendu une rumeur parlant d’un podcast. Où peut-on le trouver?”

Nous avons reçu tellement de messages de ce genre que cela nous a soudainement poussé à revoir notre calendrier. En fin de compte, il fallait faire ce podcast. Nous nous sommes mis à faire nos enregistrements par visioconférence, moi en Californie, et Steve à New York.

Trouvez-vous des similitudes entre la série, et plus généralement l’univers de la Mafia, et cette période si particulière?

Dans le jargon mafieux, il y a cette expression fameuse: “Aller au matelas”. Les membres de la Mafia emploient ce terme lorsqu’ils sont en guerre contre une autre faction ou une autre famille. Dans ces cas-là, il quittent leur maison et se retrouvent dans un endroit secret, tous ensemble, et ils s’y confinent pendant une période donnée, pour se protéger et aussi pour se préparer au combat. J’ai l’impression que l’on vit la même chose, aujourd’hui. Nous sommes en guerre contre un virus, et nous sommes aussi en guerre avec les autres.

En Amérique, il y a des gens qui pensent que ce virus n’est qu’une grippe, ou même qu’il n’existe tout simplement pas. Ils pensent qu’il n’est qu’un prétexte politique nous faire rester chez nous. Et puis c’est aussi une guerre avec nous-mêmes. Le fait de s’imposer cette discipline, de se forcer à rester chez soi, de trouver les moyens de survivre sans travailler, de s’efforcer à ne pas devenir fou, est un vrai combat. Tout ça exige de sacrés efforts, des sacrifices aussi.

À quoi ressemble votre quotidien ces temps-ci?

Ce podcast nécessite pas mal de préparation. Je prends du temps pour revoir différents épisodes des Soprano. Je n’avait pas revu la série depuis 2007. Je ne voulais pas revoir mon travail, et aussi, parce que Jimmy Gandolfini (qui joue Tony Soprano, le rôle principal, ndlr) est mort, et que je n’avais pas envie que tout ça me le rappelle encore une fois. Pour le podcast, je revois parfois deux fois le même épisode, je m’arrête sur des scènes, je prends des notes, je fais des recherches, parce que je ne me souviens pas de tout.

Heureusement que j’ai tout ce boulot. Si je n’avais rien à faire pendant le confinement, je crois que cela aurait été très dur. À part le travail que je fais pour le podcast, je prépare l’adaptation cinématographique de mon livre (le très bon Wild Side, sorti en France en 2018, ndlr) avec un scénariste, et puis je regarde beaucoup les informations. Un peu trop, même, parce que cela a tendance à me déprimer pas mal.

Au vrai, on a l’impression que cette série, Les Soprano, ne vous a jamais quitté…

Un lien très fort m’unit avec les autres acteurs de la série. Ils sont plus que des amis, ils sont comme une deuxième famille. Beaucoup sont devenus des amis avant même que nous tournions ensemble dans la série, d’ailleurs. Je suis allé à l’école de cinéma avec John Ventimiglia, qui joue Artie Bucco, et Kathrine Narducci, qui joue sa femme, Charmaine. Je connaissais bien Edie Falco, Tony Sirico, et Vincent Pastore avant, aussi.

Avec Jimmy Gandolfini, nous nous sommes rencontrés sur le plateau des Soprano. Il est l’acteur avec lequel j’ai le plus joué de ma carrière. Jimmy et moi sommes sommes allés très loin ensemble, nous avons exploré des recoins assez sombres de nos âmes en tant qu’acteurs, nous avons vécu des émotions très fortes. Nous avions un lien particulier, tous les deux. La série, et son succès, n’ont fait que renforcer tous ces liens. De ce point de vue, on peut dire que la série ne m’a jamais quitté, oui.

Quand j’ai arrêté, j’ai ressenti beaucoup de tristesse. [ALERTE SPOILER] C’était étrange, parce que comme nous ne tournions pas les scènes selon un ordre chronologique, mon personnage avait déjà été tué une plusieurs jours auparavant. Je me suis rendu compte que je n’allais plus voir mes amis sur le plateau de tournage. [FIN DU SPOILER] Je crois que voir tous ces gens comptait encore plus que de rentrer dans la peau de mon personnage. En arrêtant la série, j’ai perdu une sorte de confort, une routine amicale. Je dois dire que j’étais assez paumé après tout ça

Par Raphaël Malkin