Interview

Nicolas Mathieu: “Ma hantise, c’est que tout reprenne tel quel”

Nicolas Mathieu a reçu en 2018 le prix Goncourt pour son roman Leurs enfants après eux, qui traite de l’impact de la désindustrialisation dans le Grand Est d’une génération à l’autre. Aujourd’hui, il est confiné chez lui, à Nancy, avec son fils de 7 ans.

En ce moment, on cumule une crise majeure et un confinement, qui sont deux choses qui amènent à réfléchir, faire un état des lieux, une remise en question… Qu’est-ce qu’il y a dans votre tête?

Je ne suis pas sûr d’être d’accord avec vous, je ne crois pas qu’on réfléchisse beaucoup. Je crois qu’on ressent beaucoup, qu’on réagit énormément, qu’on s’exprime sans cesse, mais je ne suis pas sûr qu’on pense. On est un peu comme des boules dans un flipper. Ça fait tchac tchac tchac. On est pris dans tous les sens dans un flux d’informations, dans un étau entre nos craintes et nos espoirs. Tout le monde est bombardé toute la journée d’informations, avec lesquelles il doit jongler pour adopter des stratégies, savoir ce qu’il doit faire, etc. Et la sérénité, la longueur de temps qu’il faut pour penser, ne sont pas là, en fait. En revanche, je crois que pour penser, il faut qu’il y ait une violence qui nous soit faite. Là, la violence qui nous est faite, c’est la possibilité de voir des gens qui nous sont chers disparaître, voire être soi-même emporté·e, la contrainte de l’assignation à résidence, les images qu’on voit, les chiffres qu’on entend… Le monde stable tel qu’on le connaît est ébranlé. Il y aura de la pensée après cette violence. Et il y a quelque chose d’autre qui va arriver derrière. Ça va pousser à redéfinir –j’espère– des hiérarchies de valeurs. La hantise que j’aurais, c’est un retour au même, que tout le monde ait un lâche soupir de soulagement et que tout reprenne tel quel. C’est atroce, ce qui est en train de se passer, mais je pense que c’est seulement un coup de semonce. Les vraies emmerdes sont derrière.

Vous dites que l’on ressent. Vous ressentez quoi?

Comme tout le monde, je crois. Une certaine sidération, une colère contre l’organisation de notre société, contre l’impréparation de notre système, contre les effets des politiques publiques. Et puis il m’arrive d’avoir peur, aussi. Pour moi, pour mes proches. Pour mes parents, beaucoup.

Il semblerait que cette période pousse les gens à plus se parler: les gens appellent leur famille, laissent des mots à leurs voisins, certains ont même (re)découvert que c’était bien de dire ‘bonjour’ et ‘merci’ aux caissières et au personnel soignant. Vous, vous dialoguez plus?

Je ne sais pas, mais en tout cas, il y a des appels que je reportais, à des gens avec qui je n’avais pas parlé depuis longtemps, et je les ai passés, cette fois. Il y a un sentiment de densité, d’urgence qui fait que j’ai ranimé des discussions. Après, c’est vrai –malheureusement, je pense que c’est temporaire–, il y a une revalorisation des jobs dont l’utilité sociale est opposée à leur rémunération réelle. Là, on est en train de se rendre compte de la valeur des gens qui tiennent nos caisses, des infirmières, tous ceux qui restent sur le terrain pendant que les connectés se foutent à l’abri – et moi le premier. Putain mais les infirmières, depuis combien de décennies elles se font baiser! J’espère vraiment que cet événement sera sera un game changer, comme on dit.

Beaucoup de ceux qui avaient fui leur région pour aller vivre et travailler dans les grandes villes y sont retournés dès l’annonce d’un confinement. Qu’est-ce que ça dit, selon vous?

C’est la dernière phrase de mon bouquin. Où qu’on aille, on appartient toujours à l’endroit où on est né·e, et c’est là qu’on revient quand c’est la merde. Quand on vous brise le cœur, vous allez chez votre mère.

Après la crise de la sidérurgie, le chômage, le Grand-Est est maintenant une des régions les plus touchées par le coronavirus. Est-ce que vous savez comment les gens vivent cette nouvelle période difficile?

Je ne peux pas vous dire ce que les gens pensent, mais moi j’ai une impression très paradoxale. D’abord une sensation de grand calme très agréable –le ciel est limpide, il y a peu de voitures, très peu de pollution, un silence de mort– et en même temps, par les retours que j’ai de gens qui travaillent dans les hôpitaux, c’est le Pandémonium. Ça a l’air très, très chaud. C’est troublant de vivre cet effondrement-là au printemps, alors qu’il fait un temps splendide. Et en dessous, dans nos petites vies humaines, la catastrophe est à l’œuvre. C’est un drôle de sentiment.

Par Noémie Pennacino