ENTRETIEN

Noémie Lvovsky: “On est loin, loin, loin d’en avoir fini avec la misogynie”

À la réouverture des cinémas, le 22 juin, Noémie Lvovsky s’est retrouvée doublement à l’affiche, dans La Bonne épouse et Filles de joie. Deux films initialement sortis les 11 et 18 mars, et donc coupés net dans leur élan par le coronavirus. Une drôle de situation qu’elle nous raconte.
Filles de joie, de Frédéric Fonteyne et Anne Paulicevich.

Comment avez-vous vécu l’arrêt brutal du cinéma, en mars, avec deux films qui arrivaient sur les écrans?

En fait, j’ai même vécu trois arrêts puisque, en mars, j’étais en tournage pour le film d’Alain Guiraudie! J’étais partie en week-end à la campagne et je m’apprêtais à rentrer le dimanche soir, le 15 mars, pour reprendre le tournage le lundi.

J’ai reçu un coup de téléphone de la production qui annonçait que le tournage était suspendu… On s’est quittés le vendredi soir en se disant “à lundi” et on s’est retrouvés trois mois plus tard –on a repris en juin.

C’est une petite déchirure de voir la vie en salle de ses deux films avortée aussi tôt?

Je ne parlerais pas de déchirure. Si on parle de l’épidémie, ce qui a été dur, ça a été de voir des amis perdre leurs proches sans pouvoir les revoir, les accompagner, puis les enterrer normalement. Ça, c’est déchirant.

Concernant le travail, c’était plutôt une forme de sidération. On s’inquiète de la suite qui va être donnée aux films, on s’inquiète surtout de savoir comment les réalisateurs et les producteurs prennent le truc. C’est à ça que j’ai pensé en premier: “Pourvu que ça aille pour eux.” J’étais aussi inquiète pour l’avenir des intermittents du spectacle et pour les films les plus fragiles, les films d’auteur. Je l’étais avant le confinement, je le suis toujours, un peu plus.

Ces deux films ont un autre point commun: vous y tenez des rôles de femme très particuliers.

C’est vrai: dans l’un, je joue une bonne sœur ; dans l’autre, une prostituée. De façon très différente, ces deux films traitent de la condition des femmes. Martin Provost s’est intéressé aux écoles ménagères –qui ont existé en France jusqu’en 1972!–, où on apprenait aux jeunes filles à cuisiner, coudre, tenir les cordons du ménage, s’occuper des enfants, satisfaire leur mari, etc. Frédéric Fonteyne, lui, parle des femmes qui vivent en France aujourd’hui et qui sont obligées de se prostituer dans une maison close de l’autre côté de la frontière, en Belgique.

D’une certaine manière, cela fait écho à ce mouvement féministe important qui traverse l’institution du cinéma depuis plusieurs mois, notamment en France. Qu’en pensez-vous?

Il y a des choses qui bougent et des choses importantes, vitales, qui sont dites. C’est très bien que des militantes et des militants puissent enfin se faire entendre. Mais on est loin, loin, loin d’en avoir fini avec la misogynie, on est loin, loin, loin d’une égalité –alors que l’égalité devrait aller de soi, elle ne devrait même pas être une question!

Quand je pense à ma vie professionnelle, de réalisatrice –la réalisation est considérée comme un métier d’homme–, je crois que je n’ai pas connu un seul tournage sans misogynie. Et je pense qu’à force, j’ai fini par intégrer en partie cette misogynie, tant elle a toujours été présente. J’ai dû dépenser une énergie énorme, qui n’était pas celle du travail lui-même, pour être acceptée comme une femme réalisatrice, pour me faire entendre.

Au fond, je crois qu’on n’en aura malheureusement jamais vraiment fini avec la misogynie –ou qu’il faudra encore des décennies, peut-être même des siècles… C’est comme pour l’homophobie et le racisme. Bien sûr, on ne peut pas se satisfaire de cette pensée pessimiste, on n’avancerait pas, ce serait mortifère d’en rester à cette pensée, mais si je suis honnête avec moi-même, je crois qu’il faut combattre, avancer, progresser tout en sachant que ce ne sera probablement jamais complètement gagné, jamais acquis, qu’il risque d’y avoir toujours une part désespérée, désespérante.

Depuis l’affaire Weinstein et l’intérêt des médias pour la condition des femmes, les gens font un peu plus attention à ce qu’ils disent et font. C’est déjà ça.

Par Barnabé Binctin