Interview

« Nous n’avions pas connu la famine en Amérique latine depuis des années »

Juan José Martinez d’Aubuisson est salvadorien, anthropologue, et l’un des meilleurs connaisseurs mondiaux des gangs, qu’il étudie depuis plus de dix ans. Les éditions So Lonely ont publié son premier livre, “Voir, entendre et se taire”. Il nous raconte aujourd’hui comment son petit pays d'Amérique centrale fait face à la crise.
Photo: Juan Carlos, pour Society

Pour le moment, 237 cas ont été enregistrés au Salvador, pour sept décès. Comment le pays gère-t-il l’épidémie?

Le président Nayib Bukele a pris des mesures drastiques très tôt et, pour une fois, je suis d’accord avec lui. Il sait que si le virus arrive chez nous comme en Italie ou en Espagne, ce ne sera pas seulement le système de santé qui explosera, mais tout le Salvador. On est un pays avec très peu d’anticorps économiques et sociaux. La grande majorité des gens mangent le soir ce qu’ils gagnent le jour. Ce système d’’économie quotidienne’ est très fragile et les gens ne peuvent pas s’offrir le luxe de s’enfermer dans leur maison, quand ils en ont une. Le 11 mars, Bukele a déclaré l’état d’urgence et les droits fondamentaux des Salvadoriens ont été très restreints. Jusqu’à présent, la police et l’armée ont été très répressives avec les personnes qui ont violé le confinement –on peut être arrêté(e) et mis(e) en quarantaine forcée. Quand on connaît l’histoire du Salvador, c’est très dangereux: on a confié un blanc-seing au président, et on n’a plus qu’à espérer qu’il l’utilise bien.

Comment le confinement peut-il être appliqué dans les ‘communautés’, les quartiers pauvres du Salvador?

Ici, les classes les plus riches se sont confinées dans leurs quartiers fermés, certaines y ont même monté des petits hôpitaux privés pour leurs familles, avec respirateurs, matériel médical, etc. La classe moyenne a très peur, mais les plus pauvres sont dans des situations critiques. Dans certains quartiers, c’est déjà la famine, quelque chose que nous n’avions pas connu en Amérique latine depuis des années. Bukele a pris une mesure pour distribuer 300 dollars à toutes les personnes n’ayant pas de travail fixe, mais les critères de sélection et la manière de faire parvenir l’argent restent flous.

Les communautés sont pour la plupart contrôlées par les pandillas. Au Brésil, on a vu les gangs faire régner l’ordre dans les favelas. C’est aussi le cas au Salvador?

Les pandillas, MS-13 ou Barrio 18, ont suspendu la renta, le système d’extorsion, qui est totalement intégré à l’économie salvadorienne. Il y a tout un courant qui considère que les économies criminelles fonctionnent de manière indépendante des économies formelles, mais ce n’est pas vrai. En Amérique latine, elles ont progressé depuis le milieu des années 90, accompagnant le développement économique du continent. L’inverse est vrai: si les économies formelles s’écroulent, les économies criminelles aussi, et les pandillas sont aujourd’hui en crise économique. La renta se nourrit du travail des autres, c’est un système parasite qui ne s’attaque pas seulement aux grandes entreprises, mais aussi aux transports publics, aux petits magasins, etc. Comme plus personne ne peut travailler aujourd’hui, il n’y a plus rien à extorquer. Dans les communautés, certains leaders de pandillas ont pris des mesures, interdisant les déplacements et les entrées de personnes extérieures au quartier: en gros, les mêmes mesures que l’État. C’est inédit: jamais dans notre histoire, à part pendant la triste et ridicule guerre contre le Honduras en 1969, toutes les forces du Salvador ne s’étaient unies contre un même ennemi. Cette fois, les pandillas, les partis politiques et les églises sont dans le même camp.

Tu as écrit une chronique pour parler d’un ‘virus carnaval’, qui a compris le monde à l’envers. Qu’est-ce que tu voulais dire par là?

Le carnaval est un des rares moments où l’ordre social est renversé, où les plus pauvres peuvent, un instant, s’habiller de costumes dorés, simuler une forme de noblesse, et où les plus riches peuvent briser leurs barrières morales, baiser avec n’importe qui dans la rue, etc. Le coronavirus a également pris le monde à l’envers: il a commencé par s’attaquer à la Chine, l’une des grandes puissances économiques et militaires, puis à l’Europe et à l’une de ses régions les plus riches, la Lombardie. En Amérique latine, pour le moment, il continue d’être un virus de la classe moyenne et des classes les plus riches. Ce sont elles qui l’ont propagé, il est arrivé ici par avion et, pour une fois, pas par un migrant, une prostituée ou un marin. Mais le virus apprend très vite. Et il va comprendre que les plus fragiles sont ceux d’en bas, les pauvres. Il va entrer dans les communautés, où les gens souffrent de malnutrition, de maladies respiratoires chroniques –la cause principale des consultations au Salvador avec les problèmes gastro-intestinaux. Le virus et la crise économique vont frapper ceux-là –les cireurs de chaussures, les vendeurs de légume– le plus durement. Mais d’une certaine manière, il va homogénéiser la question sanitaire: même dans les hôpitaux privés, nous n’avons pas assez de lits et de respirateurs. À un certain moment, ce ne sera plus une question de savoir si tu as de l’argent ou pas, les riches vont se retrouver dans un couloir à côté des pauvres. Quand ces classes sociales les plus élevées comprendront la merde que c’est de mourir par manque de matériel médical, j’espère que ça générera des processus sociaux d’empathie. Ce que je pense qui va arriver: après avoir vécu un moment comme des pauvres, ils vont tenter de s’en éloigner encore plus, pour se préparer aux pandémies futures.

À lire sur le même sujet:

Voir, entendre et se taire, éditions So Lonely, https://livre.fnac.com/a14019360/Juan-Martinez-d-Aubuisson-Voir-entendre-et-se-taire

“Deux Frères”, un article sur Juan José Martinez d’Aubuisson et son frère, Society 126 : https://abonnement.sopress.net/common/product-article/886

Par Pierre Boisson