“On devrait laisser l’ennui nous submerger”, alerte un professeur de philosophie

Professeur de philosophie à l’université de Bergen, en Norvège, Lars Fredrik Svendsen est l’auteur de Petite philosophie de l’ennui. C’est peu dire qu’il observe la situation actuelle avec beaucoup d’intérêt.

Les gens sont très agités, des DJ se filment en train de mixer, d’autres personnes font du pilates ou du yoga, d’autres encore font du pain au levain. Pourquoi font-ils ça?

Ce n’est pas si étrange. Disons que les humains ont toutes sortes d’addictions, mais que leur addiction fondamentale a trait au sens des choses. Si on devait définir l’ennui, on pourrait dire que c’est une situation de retrait du sens des choses, un sentiment d’inconfort lié au fait que notre besoin primitif de trouver un sens n’est pas assouvi. Et dans la situation actuelle, les gens sont coupés d’un certain nombre de choses, d’activités, de relations qui donnent du sens à leur existence. Le travail joue ici un rôle très important. Kant dit que les humains sont les seuls animaux à avoir un besoin existentiel de travailler. Selon lui, une personne qui consacre entièrement son existence aux plaisirs finira par se sentir de plus en plus vide. Dans la situation actuelle, on ressent un besoin frénétique de remplir ce vide avec d’autres activités.

Vous écrivez que l’ennui est lié au fait de se sentir piégé, dans une situation particulière ou dans le monde. La situation actuelle s’y prête particulièrement.

Si on devait définir l’ennui, on pourrait dire que c’est une situation de retrait du sens des choses, un sentiment d’inconfort lié au fait que notre besoin primitif de trouver un sens n’est pas assouvi. En ce moment, c’est comme si l’éternité était descendue sur Terre pour envahir votre existence. Mais ce n’est pas une “bonne éternité”, c’est un peu comme dans cette chanson des Talking Heads : “Heaven is a place where nothing ever happens”.

Que cela révèle-t-il de la place de l’ennui dans notre société? On s’ennuie de plus en plus vite?

Ce n’est pas nouveau, c’est ce que dit Pascal: tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. Mais je pense que nous savons de moins en moins bien gérer l’ennui. Il y a une incapacité à rester seul avec soi-même, à être en sa propre compagnie, à prendre quinze minutes pour contempler notre existence ou ce qui se passe autour de nous. C’est une tendance longue, évidemment, mais les smartphones ont quand même changé ce rapport, et c’est intéressant de voir à quelle vitesse on attrape cette prothèse. Faites l’expérience: si vous regardez un film avec votre partenaire et qu’il ou elle met pause pour aller aux toilettes, évaluez le pourcentage de chances que vous sortiez votre téléphone. Je ne dis pas que les gens devraient s’ennuyer 24 heures par jour, mais j’aime bien cette phrase de Nietzsche: “Celui qui s’est fortifié contre l’ennui s’est fortifié contre lui-même.” Je pense que la situation actuelle donne une opportunité rare de contempler le genre de vie qu’on mène et de se poser des questions qu’on n’a pas le temps de se poser. Au lieu de faire du pain, on devrait laisser l’ennui nous submerger. Aux gens qui disent s’ennuyer, je dirais: “Parfait, continuez comme ça!”

C’est même pour vous un acte de rébellion.

Ça peut l’être, parce que l’ennui recouvre toujours, au moins implicitement, une critique de ce qui se passe autour. Lorsque vous vous ennuyez, vous dites au reste du monde: “Ce qui se passe n’est pas suffisant pour remplir mon besoin de sens.” Ce n’est pas un hasard si, dans l’Ancien Régime, seul le monarque était autorisé à manifester son ennui quand il était dans une pièce. Si une autre personne exprimait ce sentiment, c’était une insulte contre le monarque. Cela posé, on doit toujours garder en tête le fait que vous ne savez peut-être pas apprécier toutes les sources de sens qui vous entourent.

La situation actuelle montre aussi que tout le monde ne peut pas se permettre de s’ennuyer. L’ennui est-il un luxe?

C’est vrai. L’ennui requiert un certain niveau de richesse matérielle, car si vous vivez en pleine famine, l’ennui n’est pas votre priorité. Mais l’ennui s’est tout de même largement démocratisé, c’est un luxe accessible à la majorité de la population. C’est pour ça qu’on ne se vante plus de s’ennuyer. Quand on lit La Rochefoucauld, on voit que l’ennui est aussi un marqueur d’un certain niveau social, un signe d’opulence. Aujourd’hui, c’est quand même moins le cas, c’est passé de mode.

Comment le concept d’ennui a-t-il évolué au fil des siècles?

Je pense que l’ennui est là depuis aussi longtemps que les humains. Si on remonte à Sénèque, il parle clairement de quelque chose qui ressemble à l’ennui. Au IVe siècle, il existe déjà le terme d’acédie, qui a d’ailleurs longtemps été considéré comme le pire péché, car si vous y succombiez, vous deveniez une proie pour tous les autres. Dans beaucoup de langues, le terme apparaît au milieu du XVIIIe siècle, parce qu’il y a un besoin de décrire un sentiment de plus en plus partagé. Il commence à sortir du domaine des privilèges, ça se poursuit avec le romantisme, les auteurs sont obsédés par l’ennui, l’ennui, l’ennui. À partir de la révolution industrielle, ça s’est démocratisé.

Aujourd’hui, on parle surtout d’ennui comme d’une sorte d’absence de divertissement.

C’est plutôt une absence de sens qu’on remplit par le divertissement. C’est un ersatz, c’est un peu comme si nous vivions comme des junkies. Si vous y passez vos journées, vos semaines, vos mois, vous aurez bientôt fait le tour des séries HBO et du catalogue Netflix. Une des manières de traverser cette période, c’est de se diriger vers des sources de sens plus substantielles que ce que Netflix a à vous offrir, même si je dois reconnaître que Au royaume des fauves était extrêmement divertissante. Vous l’avez vue?

Non…

Je vous la recommande, c’est tellement étrange!