Interview

Paul Ariès: “Remplacer la jouissance d’avoir par celle, encore plus forte, d’être”

Depuis plus de 20 ans, Paul Ariès pense, promeut et vulgarise la notion de décroissance en France. Alors que l’économie mondiale est à l’arrêt et que certains auraient tendance à se féliciter un peu vite de cette baisse de production forcée, le politologue douche ces belles espérances.

Via une tribune récente dans Libération intitulée ‘Le confinement n’est pas la décroissance’, vous pointez un gros malentendu et rejetez toute possibilité d’analogie. Pourquoi?

Cela fait longtemps que nous annonçons la survenance d’une crise systémique affectant tous les pans de la société. Et nous étions nombreux à imaginer que le point de départ serait d’ordre énergétique ou social. Finalement, il est sanitaire… Ce qui devrait déjà nous inviter à plus de modestie. Ainsi, cette crise nous contraint à repenser la question de la fragilité de l’humanité.

Car, contrairement à ce que laisserait croire un monde sans limites et à la croissance infinie, on est loin d’en avoir terminé avec la maladie et la mort. Tel est le caractère indépassable de notre faiblesse. Mais il y a aussi une faiblesse construite, celle qui est liée au capitalisme et au productivisme. On le voit bien, la globalisation a été un facteur d’accélération de l’épidémie et l’apparition du virus est due à la destruction des écosystèmes.

Par conséquent, est-ce que cette phase de confinement mondial nous rapproche, d’une certaine manière, de la décroissance? Eh bien, sûrement pas! Puisque la décroissance, c’est tout sauf faire la même chose en moins. Cela ne revient pas uniquement à refréner nos modes de consommation et nos capacités de production. Ce serait une vision courte sur pattes.

Une monde économique basé sur la croissance sans croissance serait même, selon vous, le pire des scénarios…

On le constate aujourd’hui, puisque le confinement aggrave les inégalités sociales et celles entre les territoires. Dans la foulée, il conduit à des mesures liberticides et renforce le passage au tout numérique avec le télétravail et l’école à la maison. Or, les objectifs de la décroissance, cette pensée qui invite à changer radicalement nos modes de vie, sont strictement inverses.

Et puis, le confinement accentue le phénomène de peur, un sentiment légitime dans une période pareille. Or même ressentie par des millions de personnes simultanément, la peur se conjugue toujours à la première personne du singulier. Nous ne sommes donc pas dans un temps favorable à la construction d’un collectif et d’un horizon commun, préalables indispensables à un changement global de la société.

Nous sommes même très loin de vivre une situation de décroissance et d’inventer quelque chose de nouveau. La preuve de tout cela? Nous l’aurons au moment du déconfinement, où nous allons suivre probablement le modèle chinois avec un gros phénomène de rattrapage en termes de consommation.

Pour autant, l’économie est bel et bien au ralenti. N’est-ce pas une forme de répit pour la planète?

Il y a certes quelques effets heureux, comme le fait de moins prendre l’avion, ce qui améliore la qualité de l’air. Mais ce n’est qu’un épiphénomène et ça ne permet aucunement de faire société autrement. Comprenons-nous bien, le terme de décroissance n’est pas un concept scientifique. C’est un mot obus qui sert à décoloniser notre imaginaire. Un mot plus pertinent serait la notion d »acroissance’, soit le fait de ne plus chercher à résoudre les problèmes humains par l’idée d’un ‘toujours plus’ et d’un monde sans limites.

Cette ‘acroissance’ passe notamment par la relocalisation plutôt que la délocalisation, l’esprit de coopérative plutôt que celui de concurrence, la simplicité volontaire plutôt que le mythe de l’abondance… Autant de choix radicaux que l’on peut résumer en une formule: ‘Plus de liens, moins de biens’.

Pourtant, selon un récent sondage, 40% des Français souhaiteraient voir s’opérer un changement radical dans la société après le confinement. Cela ne vous rend pas un minimum optimiste?

Nous sommes à la croisée des chemins, mais il est bien possible que ce soit pire ensuite. Pour le moment, sur le plan international, on se dirige tout droit vers un fort accroissement des inégalités, notamment concernant l’accès à l’alimentation. Alors, la crise va-t-elle accoucher d’un monde meilleur?

Tout dépend de nous, même si ce n’est pas dans nos têtes que ça va se jouer. Il n’y a pas de grand soir ni de prise de conscience soudaine. Je ne crois pas à l’insurrection des consciences mais plutôt à celle des existences. Ce n’est qu’en multipliant les alternatives sur le terrain, les dynamiques de rupture, que les idées prennent forme. Que va-t-il alors subsister au lendemain du confinement? La volonté de défendre les soignants et les autres services publics, mais aussi de privilégier une agriculture locale, sera-t-elle toujours aussi forte?

À l’avenir, je crains davantage qu’il y ait une accentuation de la numérisation de la société. Cette tendance m’effraie. Elle nuit à la qualité du lien social, nous individualise davantage et renforce l’atomisation de la société.

Les Français devraient, selon l’OFCE, accumuler 55 milliards d’euros d’épargne pendant le confinement. Comment faire vivre, dès lors, une critique du consumérisme à l’heure où le message sera probablement de consommer un maximum pour sauver les emplois? La crainte d’une crise économique majeure ne rend-elle pas toute idée de décroissance inaudible?

Effectivement, il sera beaucoup question de patriotisme économique et la machine risque de repartir de plus belle. Mais au-delà, la décroissance, ce n’est pas une question de se serrer la ceinture mais plutôt de parvenir à susciter un désir, celui de vouloir vivre autrement.

Moi, actuellement, je suis comme les 66 millions de Français, je souffre du confinement. Nous sommes tous dans le sacrifice et non dans un choix assumé de ralentissement. Or, on ne peut pas le nier, il y a de la jouissance à consommer toujours plus et à posséder. Face à cela, il faut donc réussir à créer une envie aussi forte: parvenir à remplacer la jouissance d’avoir par celle, encore plus forte, d’être. Ce qu’on appelle une économie du bonheur et qui a besoin de temps pour être adoptée, ainsi que d’un travail de traduction politique.

Si plus tard, des associations, des syndicats et des partis tirent les leçons de cette crise afin de porter un discours nouveau, peut-être la société bougera-t-elle. Mais pour l’instant, on n’en est pas là…

Dans son discours du 13 avril dernier, Emmanuel Macron a déclaré ‘sachons nous réinventer, moi le premier’. Si vous le preniez au mot, que lui conseilleriez-vous?

Je l’inciterais à prendre au sérieux ses propres références. Dans ce discours, il a évoqué ‘les jours heureux’, soit le titre du programme du Conseil national de la Résistance. Le président fait ici allusion à un projet de civilisation reposant sur le concept de sécurité sociale. Une idée qui, à l’époque, n’était pas censée devenir ce qu’elle est devenue, c’est-à-dire une sorte de roue de secours face aux incidents de la vie.

Pour ceux qui l’ont inventée à la libération, elle était bien plus vaste et représentait la sécurité sociale du logement, de l’alimentation, de la santé, etc. Des mesures de l’ordre, aujourd’hui, d’un revenu universel ou, comme je le propose, de l’extension de la sphère de la gratuité dans la société.

Il ne serait pas à la hauteur de l’histoire qu’il revendique?

Il y a, quoi qu’il en soit, urgence chez les politiques. Quand finiront-ils par acter que cette civilisation productiviste est vouée à l’échec? Dans nos sociétés, l’appauvrissement des uns est toujours la condition nécessaire à l’enrichissement des autres, n’en déplaise à la théorie du ruissellement. Il serait donc temps pour eux de devenir responsables, de combattre ces inégalités grandissantes de revenus et de patrimoines afin de garantir nos besoins essentiels.

Bref, de développer enfin une politique du bien vivre, du prendre soin. Il faut mettre la fabrique de l’humain au cœur de nos réflexions et de nos actions. D’ailleurs, lorsqu’à 20h, tous les soirs, des millions de Français se montrent à leur fenêtre ou à leur balcon pour applaudir le personnel soignant, c’est bien ce qu’ils font, inconsciemment ou non.

Par Vincent Berthe