RÉFÉRENDUM

“Plus rien ne sera comme avant”

Dimanche, les Chiliens ont rendez-vous avec leur histoire. À l’issue d’un important mouvement citoyen surgi il y a un an, ils sont appelés à participer à un référendum sur la révision de leur Constitution, héritée de la dictature de Pinochet. Trois personnalités reviennent sur l’année écoulée et confient leurs doutes et espoirs sur l’avenir du Chili.
Le 15 novembre 2019, à Santiago (crédit : Ailen Diaz).

Casting :

Jorge Baradit, écrivain et historien.
Ignacio Aguero, réalisateur de documentaires.
Juan Manuel Silva Barandica, écrivain et poète. 

Comment est né le mouvement citoyen qui a profondément ébranlé le Chili depuis un peu plus d’un an ?

JB : Depuis l’époque de la colonie, le Chili fonctionne avec une mentalité féodale. Il y a un asservissement économique et culturel entre l’élite et le reste du pays. Tous les 30 ans en moyenne, ce pays explose et c’est un mouvement presque sismique. Selon moi, l’échec de l’élite a cette fois été de ne pas offrir de soupape d’échappement au peuple. Sa seule promesse depuis la dictature et son modèle ultralibéral, c’est celle de l’ascension sociale en peu de temps, grâce au travail. C’est la grande promesse du capitalisme, de l’individualisme. Or c’est un mensonge car plus que nulle part ailleurs, l’élite dominante vit en vase clos. Elle a verrouillé le système économique, ses membres ont les mêmes emplois, vont dans les mêmes lycées, vivent dans le même quartier, se marient entre eux. Ils sont un pays dans le pays. Juste avant le début de la crise, le président Pinera a déclaré que le Chili est une oasis. Cela a mis le feu aux poudres. Il y a une méconnaissance profonde de la réalité parce que si ça l’est, ça l’est uniquement pour l’élite. Et d’ailleurs pour être une oasis, il faut un désert autour. Leur Chili, c’est la Suisse, mais entourée par le Rwanda.

Quel est la particularité de ce mouvement ?

JMSB : Le fait que l’embrasement soit arrivé en octobre dernier à cause de la hausse du prix du ticket de métro de 30 pesos (à peine trois centimes d’euros, ndlr) est étrange. Mais comme le disaient les manifestants, ce ne sont pas 30 pesos, ce sont 30 ans. Tous les gens se sont rendu compte que le système était injuste. La santé, par exemple. Si tu as un cancer, tu meurs. Pour 98% des gens, c’est comme ça. Dans ma famille, alors que je suis de la classe moyenne, quatre personnes sont mortes parce qu’elles n’ont pas été soignées à temps, et chez les pauvres, c’est pire.

IA : L’estallido (‘soulèvement’, ndlr) surprend tout le monde et a la particularité d’avoir une très grande amplitude de significations. C’est aussi ce qui le rend passionnant. Il est impossible de l’enfermer dans une case, dans une seule ligne narrative. À ce titre, mes documentaires ressemblent à l’estallido parce qu’ils permettent l’expansion de l’image. Selon moi, le scénario est une sorte de prison qui empêche de déplier l’image, c’est une posture cinématographique, mais aussi politique. Et dans le documentaire, il va te priver de ce qu’il y a à explorer. 

Ce mécontentement a surgi soudainement il y a un an, vous l’aviez senti venir ?

JB : Nous l’avons tous vu venir, mais nous ne savions pas quand ça aller exploser. Le fait que ce soit un mouvement spontané, sans leader, est merveilleux. C’est un mouvement autoconvoqué du peuple chilien, sans aucune préméditation.

IA : Pour moi, à l’inverse, le fait que le mouvement social n’ait ni leadership ni articulation politique le vulnérabilise. Il faudrait qu’il soit institutionnalisé. Rien n’est assuré, il n’y a pas une masse qui lutte, il y a une masse qui exprime son mécontentement sans programme de lutte. Et cette masse n’a pas forcément d’intérêts communs. Tout le monde n’a pas les mêmes demandes. Il n’y a pas de programme.

Maintenant, il s’agit de changer de modèle, et le peuple a réalisé que le seul moyen d’y parvenir était insurrectionnel
Jorge Baradit


Existe-t-il des points communs entre ce référendum et celui de 1988, qui a mis fin au pouvoir de Pinochet ?

IA : Pour moi oui, il y a des similitudes avec la victoire du ‘No’ en 1988. L’effervescence sociale et la joie d’avoir obtenu quelque chose ou exprimé son mécontentement contre les abus sont similaires.

JMSB : La joie et l’ingénuité du début du mouvement sont similaires. Ça s’arrête là. En 1990 (date du début de la transition démocratique, ndlr), deux groupes d’adultes opposés idéologiquement se sont dissous devant l’apparition d’une masse de jeunes apolitiques, qui ne pensaient qu’à consommer. Nous voulions gagner de l’argent, goûter aux délices du capitalisme débridé. Cela a fonctionné pendant 15, 20 ans, jusqu’à l’adolescence de nos enfants, qui nous ont fait comprendre que quelque chose n’allait pas. Ceux qui sont nés à la fin des années 90 et au début des années 2000 sont les initiateurs du mouvement d’octobre 2019.

JB : À l’époque, le peuple avait parié sur une transition vers la démocratie, mais nous avons vite réalisé que ça n’était pas une transition mais une transaction. Ce qui peut se comprendre puisqu’au départ, le Chili avait un pistolet sur la nuque : Pinochet n’était plus président, mais il restait à la tête de l’armée. Sauf qu’ensuite, les dirigeants de la transition se sont corrompus. Puis le pays a décidé de faire confiance à une leader comme Bachelet, qui promettait un Chili plus juste. Le hic, c’est qu’à l’époque, le pays ne comprenait pas encore que le modèle était pervers, il réclamait juste une participation aux bénéfices. Il voulait sa part du gâteau, sans remettre en question le modèle de société. Maintenant, il s’agit de changer de modèle, et le peuple a réalisé que le seul moyen d’y parvenir était insurrectionnel.

Malgré le coup d’arrêt violent marqué par la pandémie de Covid-19, le mouvement a obtenu le droit de voter pour un changement de Constitution. C’est une vraie réussite, non ?

IA : La mobilisation de l’an passé est un immense triomphe, mais le Covid-19 a un peu coupé l’élan et on a arrêté de parler de ce qui devrait être la préoccupation numéro un du pays. Or la pandémie n’est, selon moi, pas un motif suffisant pour éluder le sujet. J’ai un peu peur du référendum car je crois que la discussion sur sa signification n’a pas été assez approfondie. Il n’y a pas eu de débat de fond, alors que c’est sûrement la décision la plus importante de ces 50 dernières années. La possibilité que peu de choses changent est grande. Tout le monde donne pour acquis une victoire écrasante du ‘J’approuve’. C’est ce que j’espère, mais rien n’est garanti.

JMSB : Le ‘J’approuve’ va l’emporter mais le système ne changera pas, j’en suis sûr. Il y aura des petites améliorations, des changements cosmétiques. Mais l’énergie des débuts du mouvement, sur laquelle il fallait capitaliser, s’est dissoute. Il y a la sensation d’être dans une boucle, que tout se répète, un peu comme en 1988, et c’est triste. J’ai peur que nous restions coincés dans cette boucle.

JB : Cela me dérange un peu que les triomphes obtenus par le mouvement soient vus comme une défaite. Le fait que nous allions voter pour obtenir une nouvelle Constitution est une victoire. Une gigantesque victoire. Après, l’enjeu est de ne pas trahir les idéaux d’octobre. Mais plus rien ne sera comme avant, le futur sera meilleur, c’est un changement de paradigme.

À VOIR : “Chili, cinéma obstiné”, la rétrospective du cinéma documentaire chilien, au Centre Pompidou, à Paris, jusqu’au 18 décembre 2020.

Par Arthur Jeanne