Interview

Raphaël Glucksmann: “Soit on assume une rupture avec le dogme libéral, soit l’UE finira par mourir”

L'Union européenne a été accusée de tous les maux ces dernières semaines. À raison, selon Raphaël Glucksmann, député européen cofondateur du mouvement Place publique. Qui n'abandonne pourtant pas le rêve d'une réforme des institutions continentales.

Vous avez parlé de la crise du coronavirus comme d’un ‘fait social total’. C’est-à-dire?

La crise sanitaire se double d’une crise économique, sociale et politique… En soi, une telle mise en pause de l’économie mondiale est un phénomène inouï. Il s’agit d’un bouleversement global, d’un événement extrêmement rare: dans notre génération, on n’a aucune expérience de faits sociaux impliquant à ce point tant la collectivité que chacun d’entre nous, dans sa propre intimité. Pour les autres crises que l’on a pu connaître, telles que le terrorisme ou la crise financière, il y avait toujours plus ou moins la possibilité de faire le refus de l’expérience et de s’en tenir à distance, pour laisser ça aux victimes directes – celles qui perdent un proche ou leur emploi, par exemple.

Cette fois-ci, on n’a pas le choix, on est obligés d’en prendre conscience, et c’est ce qui génère cet ébranlement général. C’est d’ailleurs pour ça qu’on a parlé de ‘guerre’. Et même si c’est surtout une facilité rhétorique pour le pouvoir, je pense par contre qu’il y a bien quelque chose qui relève d’un ‘état de guerre’, c’est-à-dire d’un moment où le temps marque une vraie discontinuité.

Cette rupture peut-elle favoriser une transformation profonde dans notre façon de penser le monde?

Théoriquement oui, elle devrait… Mais je suis plutôt frappé par l’inverse, au contraire, comme si la crise impactait l’ensemble de nos existences, mais pas nos discours. Chacun y voit la confirmation de ce qu’il pensait avant. Je ne sais pas si vous l’avez constaté, mais il n’y a aucune surprise devant toutes les prises de parole, on sait parfaitement ce que chacun va induire de la crise: les nationalistes y trouvent la confirmation qu’il faut des frontières et un chef pour mettre de l’ordre dans la maison ; la gauche que les services publics sont fondamentaux dans notre société ; et les libéraux qu’il faut encore plus de libre-échange et aplanir toujours plus le monde.

Dans ce dernier cas, ça peut pourtant sembler contre-intuitif, mais parfaitement illustré par les accords commerciaux négociés actuellement par l’UE avec le Mexique, juste après le Vietnam, en attendant le Mercosur et même la Chine. Quelqu’un comme Phil Hogan, le commissaire européen au commerce, pense qu’il faut aller encore plus loin dans le libre-échange.

L’Union européenne reste donc confinée dans ses certitudes libérales?

Les dirigeants européens adhèrent toujours au grand mythe qui voudrait que le libre-échange entre tous les pays du monde pacifierait la planète Terre, démocratiserait l’univers et apporterait liberté et bonheur à chacun d’entre nous. On se rend bien compte que c’est faux, toute l’utopie libérale est démentie par les faits, mais la prise de décision des instances européennes continue d’être habitée par cette fable-là… On réalise qu’en tant que continent le plus riche du monde, on n’est finalement pas foutu de produire des masques parce qu’on a tout externalisé, en se mettant à la recherche du coût le plus bas et en éclatant tellement nos chaînes de production qu’on en est devenu incapable de réagir en temps de crise. Et malgré tout, on en tire la conclusion que ce serait finalement l’incomplétude de notre dogme qui expliquerait la faillite? Pour moi, cela relève d’une forme de fanatisme. Et il faut que l’on m’explique comment on va relocaliser les secteurs stratégiques si, dans le même temps, on continue de s’inscrire dans cette logique du libre-échange pur et absolu.

Tout le monde semble au moins d’accord sur une chose: l’Europe joue son destin avec cette crise. Concrètement, qu’est-ce qui pose problème avec les institutions actuelles?

Pour qu’une communauté politique existe, il faut qu’il y ait une solidarité forte entre ses membres, une certaine délimitation et une autorité politique claire. Le problème de l’Europe actuellement, c’est qu’il n’y a aucun des trois! On ne peut pas dire qu’on n’a rien fait –la BCE a fini par réagir fortement, l’Eurogroupe a annoncé un plan de relance ambitieux– mais bon, la réalité première de la crise restera qu’on s’est volé des masques entre pays européens lorsque la tempête est venue et que l’on n’arrive toujours pas à mettre en place la mutualisation des dettes à travers les ‘coronabonds’…

La solidarité interne reste faible, la religion du libre-échange absolu nous empêche d’imposer des limites qui définissent notre espace commun, des frontières protectrices pour nos producteurs et l’environnement, et le flou des traités actuels empêche l’émergence d’une autorité politique claire, identifiable, responsable devant les citoyens. Il y a toujours moyen pour les institutions communautaires européennes de se défausser, en expliquant à juste titre, par exemple, que la santé ne fait pas partie de leurs compétences, et pour les institutions nationales de pointer des réglementations imposées par l’Europe. On est en train de diluer la politique dans un grand flou de responsabilité, et c’est ce flou-là qui entraîne un rejet de la politique par les citoyens. Il faut donc une grande clarification. Si on doit sortir de cette crise avec un seul objectif, c’est bien celui-ci : savoir qui prend la décision, et comment, pour qu’elle soit efficace. Et contestable ou défendable par les citoyens.

Mais est-ce encore possible dans le cadre actuel d’une Europe à 27?

Ce qui est certain, c’est que la règle de l’unanimité est une catastrophe: s’il faut l’unanimité du Conseil pour prendre la moindre décision, on n’y arrivera jamais et l’UE restera non-fonctionnelle. Tout faire à 27 en étant d’accord à 27, c’est impossible. Mais je crois que l’enjeu est plus dans le processus de décision, qu’il faut mieux adapter, plutôt que dans la taille de l’Europe, qu’il faudrait réduire.

Je suis profondément pro-européen, dans le sens où je suis convaincu qu’on a besoin d’une construction supranationale pour rester souverains face à d’autres empires, aux multinationales ou au changement climatique. Dans un monde ultraglobalisé, la question principale pour l’Europe est là: comment être à nouveau maîtres de notre destin? Or il y a des grands chantiers sur lesquels la juste échelle de la souveraineté –c’est-à-dire la capacité à maîtriser son destin– est aujourd’hui européenne, et non plus seulement nationale. Pour lutter contre le changement climatique ou imposer une amende à Google, on a plus de poids à l’échelle européenne qu’à l’échelle française.

Si, sur des sujets aussi importants, on parvient à montrer que l’Europe est une plus-value, alors il y aura de nouveau un intérêt pour le sentiment européen. Tout cela se construit, tout comme le sentiment français s’est construit à travers le temps, par l’action d’un État et de politiques publiques qui ont forgé une identité française. On n’hérite pas d’une identité européenne, mais on peut la façonner, et cela passera forcément par le sentiment d’avoir économiquement un espace protecteur commun. Cela nécessite donc une rupture avec le dogme libéral. Soit on assume cette rupture, soit l’UE finira par mourir.

Par Barnabé Binctin