Interview

“Si nous restons indifférents à la déforestation, des pandémies comme le Covid-19 seront de plus en plus nombreuses”

Pas moins de 90% des agents pathogènes recensés aujourd'hui étaient inconnus en 1980, et 60% d'entre eux sont d’origine animale, tapis dans l'ombre depuis des siècles. Malgré cette bombe à retardement pour l'humanité, les trafics illégaux d'espèces sauvages continent de fleurir, s'inquiète Céline Sissler-Bienvenu, directrice France et Afrique francophone du Fonds international pour la protection des animaux.

Quel lien peut-on faire, à l’heure actuelle, entre le commerce illégal d’animaux sauvages et la pandémie?

Concernant le pangolin, s’il est fortement suspecté d’avoir fait le lien entre la chauve-souris et l’homme, il n’existe pas encore de certitude scientifique. Nous en avons davantage sur la transmission très probable du Covid-19 entre un animal sauvage et un homme, contamination due à une trop grande proximité entre eux. En ce sens, le commerce d’espèces sauvages représente un risque majeur d’un point de vue sanitaire. Prélevés illégalement dans la nature et transportés sans aucun respect des règles d’hygiène, ces animaux sont soumis à des conditions de stress très importantes, ce qui a pour conséquence de fragiliser leur système immunitaire et ainsi de favoriser la propagation d’agents pathogènes contre lesquels nous ne sommes pas en mesure de lutter. Du moins pour le moment. Voilà comment ce type de trafic créée des conditions propices à l’émergence des zoonoses.

De même, la déforestation et la destruction des habitats naturels jouent-elles un rôle d’accélérateurs?

C’est toujours difficile d’avoir des chiffres précis sur l’ampleur des dégâts. Mais rien qu’en 2018, alors même qu’au Brésil Jair Bolsonaro n’était pas encore au pouvoir, le site Global Forest Watch évalue à douze millions d’hectares la superficie de forêt tropicale supprimée. Un chiffre considérable et dû à 80% aux pratiques agricoles. Malgré d’incessantes alertes de la part du milieu scientifique, l’homme ne cesse d’empiéter sur l’habitat clé des espèces sauvages et sur les aires protégées. On en revient à cette question essentielle de la proximité avec des animaux que nous ne sommes pas censés du tout côtoyer. Nous nous mettons volontairement en danger.

Aviez-vous conscience qu’une telle épée de Damoclès pendait au-dessus de notre tête?

Nous nous y attendions clairement! Cela fait d’ailleurs des années que nous alertons les pouvoirs publics sur ce sujet, depuis que le trafic d’espèces sauvages est passé en mode quasi-industriel. Un pillage méthodique des ressources naturelles apparu au tournant des années 2000.

Et vous n’avez pas du tout été entendus…

En partie, seulement. Car derrière les enjeux sanitaires et environnementaux, se cache aussi une dimension sécuritaire. En effet, des groupes terroristes ont emboîté le pas des réseaux de criminalité organisée ces dernières années. Ils ont su, à leur tour, tirer profit de ce braconnage de grande ampleur. Donc, si nous n’avons pas su nous faire entendre sur les deux premiers points, au moins les États ont-ils été sensibles aux questions de sécurité. Cela nous a permis d’obtenir quelques avancées de leur part à partir de 2013. Mais pas de manière suffisante pour empêcher la catastrophe actuelle.

L’un des moteurs de cette contrebande est la croyance souvent très ancienne dans les vertus curatives de certains animaux, et notamment dans la médecine traditionnelle chinoise…

Il faut faire attention, ici, à ne pas tomber dans la caricature. Ces croyances, concernant notamment le pangolin, ne sont pas l’apanage de l’Asie, elles existent aussi en Afrique. En outre, la médecine traditionnelle chinoise a, dès les années  90, changé d’approche en travaillant sur des alternatives d’origine végétale et minérale pour ses médicaments. Au point qu’aujourd’hui, 97% des ingrédients de cette pharmacopée ne sont pas issus d’animaux. Bon, il en reste encore 3%, et c’est encore trop. On trouve, par exemple, de la bile d’ours et de la corne de rhinocéros. Tout le travail d’ONG telles que la nôtre est d’encourager encore plus les médecines traditionnelles à s’en passer.

Justement, le rhinocéros n’est-il pas en voie d’extinction?

Cela fait de nombreuses années qu’il est fortement braconné en Afrique australe et dans la corne de l’Afrique. Ce pic date de 1998 et n’a cessé depuis d’augmenter: de quelques dizaines par an à plus de 1 200. Cet engouement est dû à la déclaration d’un homme politique vietnamien. À l’époque, ce dernier avait affirmé avoir vaincu son cancer grâce à la poudre de corne de rhinocéros. Or, cette dernière n’est constituée que de kératine et n’a donc aucune propriété thérapeutique. Ou alors, cela voudrait dire qu’il suffit de se ronger les ongles pour soigner une tumeur. Résultat, même si un pays comme l’Afrique du Sud a enfin décidé de réagir et que l’on constate une légère baisse du trafic depuis deux ans, l’espèce est aujourd’hui en péril dans ce pays à une échéance de dix ou quinze ans.

Quelles sont les autres espèces menacées pour leurs supposées qualités médicinales?

Le tigre, et plus généralement les grands fauves, pour leurs babines, leurs crocs, leurs parties génitales ou leurs os dont on tire une sorte de liqueur. Autant d’ingrédients censés améliorer la virilité. Même pour eux, il existe des fermes d’élevage en Asie, comme c’est le cas pour les ours. Mais là encore, il faut être prudent car cela ne concerne pas la médecine traditionnelle chinoise officielle, puisqu’elle a interdit, depuis 1993, tout recours à des ingrédients issus du tigre. Seuls des réseaux illégaux qui se revendiquent de cette médecine en font commerce, comme c’est le cas pour le pangolin, dont la commercialisation est pourtant interdite depuis 2017 sous l’égide de la Convention de Washington 2.

Ce qui ne l’empêche pas d’être le mammifère le plus braconné au monde.

Au point que les huit espèces répertoriées de pangolin, quatre africaines et quatre asiatiques, sont toutes menacées d’extinction. On constate bien que malgré la prohibition de tout commerce depuis trois ans, le trafic n’a pas du tout été freiné. En 2019, ce sont plus de 80 tonnes de marchandises illégales qui ont été saisies, ce qui laisse entrevoir l’importance de ce marché souterrain. Ces écailles favoriseraient la circulation sanguine, soigneraient tout un tas de maladies et auraient aussi des vertus aphrodisiaques. Or, évidemment, là aussi, cela ne repose sur aucun fait scientifique.

La population des pangolins asiatiques s’étant extrêmement raréfiée, l’Afrique serait devenue la source principale d’approvisionnement. Quels sont les mesures sur place pour enrayer cette contrebande?

Cela dépend des pays et de leur lien avec ce qu’on appelle le ‘tourisme de vision’. Eux ont tout intérêt à conserver une biodiversité en bonne santé. Dans ce cas, les moyens pour lutter contre le trafic d’animaux sont réels, comme c’est le cas au Kenya. Mais, d’une manière générale, il reste beaucoup à faire. Ces actes criminels sont encore trop souvent mésestimés, pas vraiment pris au sérieux. La volonté politique est absente, l’arsenal juridique pas assez dissuasif et le manque de moyens sur le terrain patent. On le voit bien avec les rangers souvent démunis et dans l’incapacité de défendre leur propre vie face à des contrebandiers dotés d’armes de guerre. Le rapport de force est totalement déséquilibré.

On évoque un commerce mafieux comparable à celui de la drogue. A-t-on une idée des profits engendrés par cette contrebande planétaire?

À l’instar du deal de drogues, d’armes ou d’êtres humains, on a affaire à des réseaux criminels organisés transnationaux. Certains jouent d’ailleurs sur plusieurs tableaux. La différence notable est la prise de risques que ces différents trafics impliquent. Pour les stupéfiants, qu’il s’agisse de peines de prison, de sanctions financières ou des moyens de lutte mis en œuvre, tout est très élevé. Mais dans le cadre du commerce illégal d’espèces protégées, c’est l’inverse: les risques d’être pris comme d’être poursuivi sont quasiment nuls. Les profits, en revanche, sont énormes, de l’ordre de 17 à 20 milliards d’euros par an. Dans ces conditions, la tentation est trop forte, certains réseaux se sont même totalement spécialisés dans cette branche. Ils sont certes dans une situation compliquée depuis le début de la pandémie avec l’arrêt brutal des transports aérien et maritime. Mais jusqu’à quand? Ces mafias sont tellement puissantes qu’elles ne tarderont pas à trouver des alternatives comme de nouveaux itinéraires.

Aucun pays n’est épargné?

Ce sont des toiles d’araignée extrêmement structurées, implantées un peu partout. Nous avons pu le constater, il y a quelques années, en France avec le gang irlandais des Rathkeale Rovers, dont les ramifications s’étendaient aussi bien en Afrique, en Asie ou aux États-Unis. Ils volaient les cornes de rhinocéros dans les muséums d’histoire naturelle et dans les salles de ventes aux enchères.

Une fois, au zoo de Thoiry, certains braconniers n’ont pas hésité pas à abattre un rhinocéros en pleine nuit. Il faut savoir qu’un kilo de corne de rhinocéros, c’est bien plus rémunérateur que l’or.

On dit du président chinois, Xi Jinping, qu’il est un fervent supporteur de la médecine traditionnelle chinoise. Son arrivée au pouvoir s’est-elle traduite par une augmentation de la contrebande d’espèces protégées?

J’irais plutôt dans l’autre sens car sous sa présidence, il y a eu un net renforcement des moyens de lutte contre les trafics. C’est le cas notamment de l’ivoire, dont le commerce est interdit depuis 2018. Une décision loin d’être négligeable tant la Chine stimulait jusque-là ce marché et donc le braconnage des éléphants en grand nombre. Il faut espérer désormais que ses voisins asiatiques empruntent la même voie. C’est également sous sa présidence que de nombreuses plateformes de vente en ligne de produits issus d’espèces protégées ont été contraintes à la fermeture. Bref, depuis trois ou quatre ans, il y a de l’action, on voit les forces de l’ordre clairement à l’œuvre. Et même si cela reste encore insuffisant, les indicateurs sont plutôt positifs. Et puis, il s’agirait aussi de regarder chez nous. Car en Europe, je rappelle que l’autorisation de commercialiser de l’ivoire existe toujours…

Cette pandémie pourrait-elle accélérer les prises de conscience?

Nous avons une fenêtre de tir qui, espérons-le, ne se représentera de sitôt. Nous devons travailler sur les origines de la contamination, comprendre ce qui a favorisé l’émergence de cette zoonose. Ce serait une grave erreur de croire que cela ne concerne que l’Afrique ou l’Asie. Il faut sortir de cette déconnexion totale à la nature, remettre l’éducation environnementale au cœur de nos cursus scolaires. Si nous ne repensons pas collectivement notre rapport aux différents écosystèmes, si nous restons indifférents à la déforestation et à la destruction des habitats naturels, des pandémies comme le coronavirus seront de plus en plus nombreuses et rapprochées. Les écosystèmes ne sont pas des biens de consommations illimités mais au contraire, la condition de notre bonne santé. Alors, soyons un peu égoïstes, protégeons-les pour nous protéger.

Par Vincent Berthe