Santé

Système “D comme démerde-toi”: témoignages de travailleurs médico-sociaux

Parmi ceux dont la profession n’a pas l’option “télétravail”, il y a les travailleurs médico-sociaux qui, dépourvus de moyens, se débrouillent comme ils peuvent pour bosser en sécurité tout en faisant en sorte que le social ne perde pas son côté humain.

Gaëtan, 33 ans, est éducateur à Courbevoie, en région parisienne, dans un foyer de protection de l’enfance qui accueille quinze adolescentes. Lui et ses collègues, sept d’habitude, cinq en ce moment–, ont été sensibilisés aux gestes barrières. Et c’est tout. “On a l’obligation de porter des masques seulement depuis jeudi 9 avril. Et encore, on a un masque chacun pour tenir une journée de huit heures, alors que ce n’est pas fait pour durer autant. C’est un peu de l’artifice.” Pourtant, en venant de l’extérieur chaque jour, ils sont potentiellement porteurs du virus. “Mais la fondation de laquelle on dépend gère aussi des Ehpad, qui sont dans des situations d’urgence pires que la nôtre.”

“Les seules personnes sur la liste prioritaire des pharmacies, ce sont les médecins, les kinés et les infirmiers, renseigne Anne-Lise, 60 ans, technicienne socio-éducatif pour l’association APF France handicap à La Garde, dans le Var. Il y a eu une très mauvaise anticipation. Et c’est un peu comme si la décision qui avait été prise, c’était de dire aux gens: ‘Il faut faire un choix et toi, le virus, c’est pas grave si tu l’attrapes.’

Son département est l’un des moins touchés par le Covid-19, et donc encore peu prioritaire lors des distributions de matériel. Les soignants de son équipe médico-sociale ont dû se contenter de masques en tissu et de visières offertes par une entreprise d’informatique du coin, dotée d’imprimantes 3D. “C’est le système ‘démerde-toi’ plein pot.”

En temps normal, Anne-Lise effectue une dizaine de visites à domicile par semaine. Aujourd’hui, ce nombre est passé à zéro. “Les personnes en situation de handicap ont souvent besoin de plusieurs intervenants, mais sont aussi très fragiles, donc on se limite à l’essentiel. On essaie quand même de maintenir le suivi par téléphone.” De ces entretiens à distance, à l’aube de la quatrième semaine de confinement, elle constate que “ce qui commence à peser, c’est le manque de kinés –seules les séances de kiné respiratoire ont été maintenues–, mais aussi la solitude”.

“Au mois de mars, j’ai fait 280 heures”

D’autant plus que quand on travaille auprès de l’humain, les problématiques matérielles sont loin d’être les seules. “J’ai une dame hémiplégique qui m’a dit qu’elle allait chercher des clopes… avec une copine, pour ne pas tomber! rapporte Anne-Lise. Elle ne devrait pas aller dehors, pas à deux, mais elle sort juste d’une dépression grâce à plein de choses qu’on avait mises en place: la salle de sport, le psychiatre… Et là, elle a dû tout arrêter. Qu’est-ce que je peux faire, moi?”

Jérémy, 39 ans, est aide-soignant. Lui a été obligé de s’installer chez un patient touché par la maladie de Charcot. “À la base, on est six personnes à s’occuper de Simon, mais à cause du virus, on s’est retrouvés à deux avec une auxiliaire de vie. Normalement, elle ne fait que la nuit, j’ai dû la former en urgence.” Ce sont des amplitudes horaires de 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Là encore, sans aucun matériel de protection –“on n’a droit à rien”–, mis à part une boîte de 40 masques que Simon avait dans ses tiroirs.“Si ce n’est pas moi qui gère la situation, et si je pars le soir quand mes heures de travail sont censées être finies, il n’y a personne pour s’occuper de Simon. Au mois de mars, j’ai fait 280 heures.”

Dans son foyer de Courbevoie, Gaëtan estime avoir “de la chance: il y a de l’espace, on peut éparpiller les tables” pour respecter la distanciation. Mais de par leur parcours, les jeunes filles dont il s’occupe ont besoin de se sentir rassurées, en sécurité, surtout dans des périodes comme celle-là. “D’habitude, on échange beaucoup pendant les temps de repas, on répond à leurs inquiétudes. Là, on ne peut plus manger avec elles.” Et s’il y a une altercation, “comment on intervient en respectant les gestes barrières? Comment on se protège nous, et comment on les protège elles?”.


Le mouvement Unapei a lancé un appel aux dons pour constituer un fonds d’urgence pour les professionnels du médico-social. Vous pouvez y participer ici.

Par Noémie Pennacino