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Tous ringards sur TikTok! (les ados vous regardent)

Ils ont entre 12 et 17 ans et, comme si une pandémie mondiale ne suffisait pas, ils ont aussi vu débarquer tous ceux qui s’ennuyaient en confinement sur leur application préférée. Que pensent les ados de cette vague de nouveaux venus sur TikTok? On leur a demandé.

“TikTok, c’est soit on adore, soit on déteste. Y en a, ils veulent pas en entendre parler, pour eux, c’est nul, nul, nul. Mais quand on y va, c’est dur d’en sortir.” Zoé sait très bien de quoi elle parle, elle a 15 ans. Et depuis l’année dernière, elle passe pas mal de temps sur l’appli créée en 2016 pour séduire les plus jeunes avec un modèle de partage de vidéos courtes.

Un hobby qui a pris un peu plus de place depuis que le Covid-19 l’oblige à rester chez elle. Tout comme Cassandra, 15 ans, qui utilise “beeaaauuucoup plus” TikTok depuis le 15 mars, notamment pour approfondir ses connaissances en astrologie et trouver des astuces sur Animal Crossing. Ou Justine, 12 ans, qui, malgré Netflix et les parties de coinche en famille, enregistre un joli temps de six heures par jour, à s’inspirer “des gens qui dansent et s’amusent en dansant”. Il faut dire que la machine est bien huilée: la page d’accueil n’est autre qu’un tunnel infini de vidéos diversifiées estampillées “Pour toi”, choisies par un algorithme selon vos goûts, et les possibilités en termes de montage semblent inépuisables.

“Quand j’y vais 15-20 minutes, j’en sors pas grandi, analyse Marin, 16 ans, entre un épisode de One Piece et un chapitre du Troisième Jumeau de Ken Follett. Mais ça me permet de passer le temps.”

Et c’est un argument qui en a séduit beaucoup dont le confinement s’accompagne surtout de désœuvrement. Même ceux qui ne s’étaient jamais préoccupés de “la nouvelle appli des ados” jusqu’ici, voire qui la méprisaient. “Ça a fait un peu polémique sur l’application, se souvient Blandine, 14 ans, qui a remarqué la présence de nouvelles têtes dans ses “Pour toi”, dont celle de l’acteur Gil Alma. Y en a qui disaient que TikTok c’était nul, que c’était pour les enfants, etc. et maintenant, ils l’installent…”

Roman, bientôt 17 ans, plaide coupable: “TikTok, avant le confinement, on en avait honte, on critiquait”, mais il s’est finalement lancé, “surtout par ennui”, aussi parce que tout le monde lui disait qu’il avait “une tête à faire des TikTok” –comprendre plutôt beau, plutôt souriant, plutôt avec des cheveux bouclés sur le haut du crâne– et que sa mère, qui travaille dans la mode, lui a dit que les marques et les agences y recherchaient de nouveaux talents. Depuis mi-mars, il poste une vidéo face cam quotidienne “avec une bonne lumière, parce que c’est la qualité qui compte, et sans hashtags, parce que ça sert à rien”. Et il semblerait que ses proches ne lui aient pas menti: il compte aujourd’hui près de 85 000 abonnés et deux contrats en agence, une de mannequins, l’autre d’influenceurs.

“Vieux, c’est quel âge?”

Du côté de TikTok France, il semblerait qu’aucune donnée ne soit disponible concernant l’arrivée en masse de ces nouveaux utilisateurs ou leur profil. Pourtant, si TikTok était déjà la deuxième appli la plus téléchargée en 2019 derrière WhatsApp, elle fait aussi partie des dix les plus prisées par les confinés. Tellement que son propriétaire, Bytedance, a annoncé dans un souffle d’optimisme 10 000 nouveaux recrutements pour 2020.

Alors, “des gens qui disent ‘je suis nouveau ou nouvelle, abonnez-vous à mon TikTok’, Justine en a vu passer plein ces derniers temps. Des influenceurs, youtubeurs et candidats de télé-réalité cherchant à toujours plus élargir leur champ d’action, mais aussi des anonymes. “Et des stars, note Juliette, 15 ans. Y en a un, il est assez âgé, il présente Les 12 coups de midi.” Jean-Luc Reichman. “Oui, voilà. Et un autre qui est connu, qui a une calvitie et des lunettes, qui passe à la télé, je sais plus comment il s’appelle…” Elle aurait également pu citer Hailey Bieber, Will Smith ou Olivier Rousteing.

Parce que, phénomène dans le phénomène, nombre de ces nouveaux venus ont une particularité: ils sont plus âgés. Dans la vraie vie, les adolescents côtoient peu d’adultes qui ont le logo en forme de note de musique sur leur téléphone. Leurs parents? Zoé rit: “Non, non…” Romain, 14 ans, trois années sur l’application, à raison de deux à quatre heures d’utilisation quotidienne pour voir “des trucs drôles et des loisirs créatifs”, connaît bien “des gens plus vieux qui l’utilisent”, mais “[s]on cousin qui a 20 ans, et les potes de [s]on frère, qui ont 15, 16 ans”. Marin résume: “Je connais zéro personne de plus de 20 ans qui utilise TikTok. Mais en même temps, je connais pas énormément de personnes de plus de 20 ans.”

En revanche, lorsqu’ils scrollent sur leur smartphone, c’est une autre histoire. Si Juliette ne recense pas de changements particuliers lié à l’âge des utilisateurs, elle a une explication: “Je les vois pas trop parce que mes ‘Pour toi’, c’est en fonction de ce que je like, donc c’est plutôt des personnes jeunes.” Justine, elle, assure qu’elle voit parfois des “personnes assez âgées, et elles ont beaucoup d’abonnés, elles sont aimées et tout”. Cassandra demande: “Vieux, c’est quel âge?”, elle est “nulle” pour savoir si les gens ont 20, 40 ou 60 ans. Roman en a repéré qui, justement, jouent du fait qu’ils sont adultes. “Ils montrent qu’ils comprennent rien, ils s’affichent un peu.” Ceux-là signent souvent d’un hashtag #over30. Preuve que la vague d’utilisateurs dépassant l’âge limite classique est récente: jusqu’à il y a peu, les plus vieux étaient rangés sous une seule étiquette: “les 90”.

Tout ça ne pose pas de problème à Justine qui, magnanime, estime qu’“une application, c’est pour tout le monde”. Zoé considère aussi que “chacun fait ce qu’il veut”. D’ailleurs, Roman a bien remarqué une chose en un mois et demi d’utilisation et de succès: “C’est un réseau très accueillant”. Cassandra apporte un peu de nuance, entre les lignes: “C’est plus une application pour les gens de mon âge, mais si quelqu’un de 40 ans est dessus et qu’il s’y sent bien, il peut rester, franchement. S’il veut de mal à personne, moi ça me dérange pas.”

Un nouveau message de Juliette: “C’est lui le monsieur connu.” Au-dessus, une capture d’écran du compte de l’humoriste Jarry, cheveux clairsemés hirsutes, lunettes rondes et sourire figé. “Il fait des vidéos d’humour, parfois avec ses enfants”, dit Blandine. Sûrement parce qu’ils restent ceux qui s’y connaissent le mieux.

Par Noémie Pennacino