ENTRETIEN

“Une crise économique peut être très néfaste pour les femmes”

Début mars, la sociologue Pauline Delage et l'historienne Fanny Gallot publiaient Féminismes dans le monde: 23 récits d'une révolution planétaire. Depuis, on a vécu une pandémie et un confinement, pendant lesquels ont été mis en exergue le rôle primordial des femmes dans la société, mais aussi, paradoxalement, la fragilité de leurs droits et les violences qu'elles subissent. Dans quel état le féminisme se sort-il de tout ça? La première répond.
Fanny Gallot et Pauline Delage.

On assiste depuis quelques années, et notamment depuis #MeToo, à une nouvelle vague féministe. En quoi cette vague est-elle mondiale ?

Les mobilisations féministes existent partout dans le monde. #MeToo est l’une des formes de ces mobilisations, mais ce n’est pas la seule. D’autres l’ont précédée, comme celles qui ont eu cours lors des Printemps arabes, où la question des violences sexuelles a aussi été posée en Égypte notamment. Plus récemment, la grève féministe, qui consiste à arrêter le travail salarié, mais aussi le travail non salarié, en particulier au sein du foyer, a essaimé au niveau international. Ce qu’on a pu observer, c’est, d’une part, un renouvellement des mouvements contestataires et des mobilisations de rue ces dernières années et, d’autre part, que ces mobilisations de rue n’étaient pas éparses mais liées entre elles à travers des mots d’ordre –comme la lutte contre les violences– et des modes d’action –comme la grève féministe ou les performances de rue. Par exemple, le collectif chilien Las Tesis a fait une chorégraphie et une chanson dont les paroles étaient “le violeur, c’est toi” qui ont ensuite été reprises dans d’autres pays, dont la France.

Quelles sont les principales similitudes et différences dans les combats selon les pays ?

Les mobilisations sont plurielles car les revendications sont formulées à partir des expériences collectives des femmes, qui sont touchées par les décisions économiques, les enjeux écologiques et les rapports sociaux, dont le genre. Les principales différences se trouvent dans les contextes politiques spécifiques dans lesquels s’inscrivent ces mobilisations. En Argentine ou en Irlande, la question de l’avortement a été un mot d’ordre très important, parce que ce sont des pays où l’IVG n’est ou n’était pas légal encore récemment. Il peut y avoir aussi d’autres enjeux, par exemple dans contexte autoritaire, ce qui est notamment le cas pour les femmes brésiliennes. Aux États-Unis, l’élection de Donald Trump, qui avait tenu des propos sexistes lors de sa campagne présidentielle, a aussi remobilisé les militantes féministes, qui ont mis en place la Women’s March. En Amérique latine, en Équateur par exemple, les femmes indigènes se mobilisent particulièrement contre l’extractivisme parce qu’elles sont les premières affectées par la pollution environnementale et l’exploitation des ressources par des multinationales.

La pandémie de Covid-19 a amené le confinement, et le confinement a amené une augmentation considérable des violences domestiques et un accès à l’IVG encore plus compliqué. La lutte féministe sort-elle de cette période amochée ?

Des femmes se sont retrouvées à devoir rester dans leur foyer. Or c’est l’un des principaux lieux d’expression des rapports inégalitaires entre les hommes et les femmes, avec la répartition des tâches domestiques ou les violences conjugales. Par ailleurs, tout le monde n’était pas confiné. Beaucoup de personnes continuaient de travailler, des femmes, souvent de classes populaires, qui occupent des métiers essentiels mais souvent invisibles :  les aides-soignantes, les caissières, les infirmières, etc. Le confinement a révélé ces inégalités qui se jouent à plein de niveaux.

Mais ce confinement est aussi arrivé juste après un 8-Mars d’ampleur, avec des mobilisations importantes, et pas uniquement en France. Le discours sur les effets du sexisme qui était porté au cours du 8 mars a continué d’être relayé pendant le confinement : la question des violences conjugales et du risque de féminicides accrus a été posée, l’utilité des métiers du soin et le fait que ce sont des femmes qui en ont la charge ont pu être pensés… Cette période de confinement a bien sûr été difficile pour tous les mouvements sociaux, notamment parce que l’espace public était inaccessible, mais, malgré tout, les enjeux féministes ont été relayés sur les réseaux sociaux et de nouvelles modalités de lutte ont été expérimentées. Par exemple, dans une Argentine confinée, le lundi 30 mars, plusieurs associations féministes ont appelé à participer à un ruidazo, un concert de bruits contre les violences faites aux femmes, tandis que des assemblées générales de travailleuses se tiennent en ligne de façon hebdomadaire. Les mouvements reprennent aujourd’hui dans la rue.

Cette prise de conscience de l’ampleur du travail domestique et du rôle primordial des femmes dans les domaines du care aura-t-elle des conséquences positives?

Affirmer qu’il y aura des avancées ou des reculs est encore difficile parce qu’on ne sait pas ce qui se passera dans les mois à venir. Une crise économique peut être très néfaste pour les femmes ; cela peut se traduire par une nouvelle précarisation de leur travail, des conditions de travail dégradées et des difficultés économiques importantes. Si des politiques austéritaires sont mises en place, les femmes seront les premières à en pâtir, en particulier celles issues de classes populaires, qui exercent des métiers utiles, mais dévalorisés et précaires, ou encore celles qui vivent seules avec des enfants.

Cela étant, cette période –de fortes mobilisations féministes et de confinement– a aussi souligné l’importance des inégalités liées au genre. Alors que la question des violences a été prise en charge par des militantes féministes il y a une cinquantaine d’années, elle a dorénavant un écho médiatique et politique important. Ce contexte peut avoir des effets sur la manière dont les femmes réalisent l’impact des violences dans leur vie, que ce soit au sein du foyer ou dans l’espace public. De même, la revalorisation des métiers à prédominance féminine est à l’ordre du jour comme en témoigne le dernier reportage de Cash Investigation.

Historiquement, a-t-on déjà vu une situation similaire de lutte et avancées généralisées être stoppées par une crise ? Quelles en ont été les conséquences et quelles leçons faut-il en tirer ?

Il y a eu plusieurs périodes, je ne sais pas si elles sont tout à fait comparables. Mais pendant la Seconde Guerre mondiale, par exemple, les femmes ont été encouragées à se rendre dans les usines pour constituer la main-d’œuvre dans le domaine de l’armement, aux États-Unis notamment. Et à la fin de la guerre, le modèle de la femme au foyer qui s’occupe de ses enfants et qui n’a pas de travail salarié s’est largement imposé. C’est une phase de retour en arrière. D’autres “retours de bâton”, ou backlash, ont été identifiées après des phases de fortes mobilisations. Après les mouvements des années 70, les années 80 constituent une période de ce type avec la réimposition de normes de féminité très figées, dont la glorification des femmes capables de tout faire, d’à la fois avoir un travail salarié et d’être une mère et une épouse parfaite. Un modèle très hétérocentré, individualiste et voué à nourrir un système de production capitaliste.

Quels sont les dangers à craindre et à prendre en considération pour éviter un retour en arrière ?

Il y a d’abord le risque que les questions de genre soient considérées comme secondaires, que “le mythe de l’égalité déjà là” –pour reprendre la formule de la sociologue Christine Delphy– mette à mal les projets émancipatoires et égalitaires. Ensuite, il y a aujourd’hui une tendance à rendre insivibles les conditions de vie de certaines femmes, en particulier –encore une fois– celles qui sont issues des classes populaires, mais aussi les femmes racisées ou encore les femmes musulmanes. En définissant les priorités politiques à venir, cette tendance pourrait être renforcée en reléguant davantage les femmes les plus précaires et qui subissent des discriminations multiples.

Par Noémie Pennacino