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Le pape de la Sape

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Jusqu’au 17 mai, le Palais de Tokyo consacre une partie de son "Bord des Mondes" à "La S.A.P.E", version congolaise du dandysme vestimentaire. Mais quelques jours avant le début de l’exposition, les sapeurs étaient venus rendre hommage au cimetière de Kinshasa au mieux habillé d'entre eux : Stervos Niarcos, mort 20 ans plus tôt à Paris. Reportage sur place.
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Le courant vient de sauter, une habitude à Kinshasa. Coup de chance, les concerts sont acoustiques et éclairés à la bougie. Dans le jardin, on ne voit rien à cause de la végétation luxuriante mais deux silhouettes finissent par apparaître : deux types habillés comme des milords. En réalité, ce sont des sapeurs. Le grand –bouc, dreadlocks, veste rose bonbon– se surnomme Ekeko, “statue” en lingala. Il peut poser immobile pendant trois heures, le bras levé et la bouche ouverte. Le petit se présente comme Mzée Kindingu, “leader des sapeurs dans le monde”. Pas pour rien qu’il se déplace en veste Galliano, pantalon Yohji Yamamoto et déhanché à la Aldo Maccione. C’est lui qui cause ou, mieux, prêche : Dieu est le premier styliste. Il a tué une bête, il a créé les marques d’habillement et il a dit à Adam : ‘Porte ça.’ La Sape est une bénédiction de l’Éternel et elle a connu trois générations : le roi Salomon, Stervos Niarcos et nous.” Le roi Salomon, croient savoir les sapeurs, dépensait sa fortune dans des toges clinquantes pour charmer la reine de Saba.

Dieu est le premier styliste. Il a tué une bête, il a créé les marques d’habillement et il a dit à Adam : ‘Porte ça’
Mzée Kindingu, sapeur

Une vingtaine de siècles plus tard, Stervos Niarcos a coiffé sa couronne. Au milieu des années 1980, cet enfant de Kinshasa illuminait les boîtes afro de Paris. Mort il y a 20 ans, Niarcos repose désormais au cimetière de la Gombe, dont le portique d’entrée rappelle aux vivants que de la frontière entre la vie et la mort est mince : “J’étais aussi comme vous.” La faible espérance de vie en RDC –56 ans en moyenne– et la dangerosité de sa capitale poussent les Kinois à trouver refuge dans une créativité et une énergie salutaires. Ce qui explique par exemple pourquoi, même sans le sou, des types s’exhibent en veste Versace, pantalon Armani et chaussures Paul Smith.

Sape et religion Kitendi

Importé sur le modèle des dandys européens du XIXe siècle, le goût des belles fringues a gagné Brazzaville dans les années 20, puis Kinshasa sur l’autre rive du fleuve Congo. Mais c’est surtout après les indépendances (1960) que la Sape –Société des ambianceurs et des personnes élégantes– s’est popularisée dans les deux capitales, puis parmi la diaspora congolaise à Paris et Bruxelles. Au point de devenir un art, une philosophie et même une religion : la religion Kitendi –“tissu” en lingala– dont Stervos Niarcos est le fondateur. “Les sapeurs ne sont pas des personnes aisées”, explique Yves Sambu devant une bière Nkoyi, dans une cacophonie de rumbas synthétiques et de discours télévangélistes. Président du collectif artistique Sadi, il défend la Sape comme une expression culturelle, voire militante, dans un pays où le dictateur Mobutu prohibait costards et cravates dans le cadre de sa politique de zaïrianisation de la société dans les années 70. L’abacost –abréviation de “à bas le costume”–, Yves Sambu ne veut plus en entendre parler : “Leur apparence et leur attitude sont seulement une manière d’exister et d’affirmer leur dignité. Le sapeur ne traverse pas l’avenue quand les voitures sont arrêtées au feu rouge. Pour se faire remarquer, il attend que le feu passe au vert. Parce qu’il est bien habillé, il ne se bat pas. La religion Kitendi a développé une spiritualité qui a fini par poétiser la ville.”
Une religion dont Stervos Niarcos est aujourd’hui considéré comme le pape.

Le sapeur traverse la rue la tête haute. Toujours.
Le sapeur traverse la rue la tête haute. Toujours.

“Il avait le goût des beaux habits et des belles filles”

Né en 1952, Adrien “Stervos Niarcos” Mombele a grandi à Matonge, un quartier qui n’était pas encore l’entrelacs de rues défoncées et de bistrots bouillants qu’il est devenu. Issu d’une famille d’“évolués”, comme se baptisaient les Congolais ayant adopté le mode de vie européen sous la colonisation belge, son père, un leader Téké, peuple dont le territoire empiète sur les deux Congo, fut même invité en 1960 à la table-ronde de Bruxelles où fut négociée l’indépendance du pays. Un notable, donc, qui habillait ses enfants dans les boutiques chics du centre-ville. “On menait une vie de pachas”, se remémore le grand-frère en mangeant un poulet grillé face au stade Tata Raphaël où Mohamed Ali terrassa George Foreman en 1974. Ancien maire adjoint du quartier, Papa Frédéric raconte qu’Adrien avait choisi une autre voie : “Il était colérique, peu motivé pour les études mais l’un des meilleurs footballeurs de Matonge.” Papa Wemba, l’un des grands musiciens congolais qui a grandi à quelques rues, se souvient : “Pour aller à la messe le dimanche, on se sapait à qui mieux mieux. Mais Adrien sortait de l’ordinaire, il faisait le contraire de tout le monde au quartier, il était turbulent. Il avait le goût des beaux habits et des belles filles.” Goût qui ne le lâchera pas, pas plus que celui de la baston. Alors qu’il est typographe dans l’imprimerie de son père, des démêlés avec la police lui imposeront l’exil pour préserver ses proches.

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L’expression « marcher sur la tête » illustrée.

Stervos Niarcos a 25 ans quand il débarque à Paris. De toute sa vie, il ne remettra que deux fois les pieds à Kinshasa. La distance a sans doute beaucoup participé à la mythologie kinoise autour de son nom. En France, Niarcos habite à Montargis puis Fontenay-sous-Bois dans des logements bling-bling ; sort beaucoup dans les boîtes africaines, toujours vêtu de marques, avec une prédilection pour les cuirs de Jean-Claude Jitrois ; aime se déplacer en Porsche– il en importera même une à Kinshasa. Il est surtout un auteur-compositeur à succès, qui signe plusieurs rumbas pour Bozi Boziana et, bien sûr, son ami Papa Wemba. Ses chansons où Niarcos cite ses griffes préférées, le film Black Mic-Mac (1986), son album Dernier coup de sifflet (1987) et l’écho lointain de ses exploits vestimentaires mobilisent des centaines d’apôtres à Kinshasa. Si bien que, quand il rentre au pays en 1989, ce sont des motards qui l’escortent depuis l’aéroport jusqu’à La Voix du Zaïre où il donne sa première interview. Dans sa malle : des vestes Jitrois, des pantalons Issey Miyake, des pompes Weston… Comme lors de son second séjour en 1991, il n’oubliera jamais de traverser le fleuve : Niarcos, dont une des chansons s’intitule Les États-Unis d’Afrique, plaidait aussi pour la réunion des deux Congo.
Il est mort le 10 février 1995 à Paris, à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, alors qu’il était incarcéré à Fresnes pour trafic de drogues. “Il était narcotrafiquant, admet son grand-frère. Notre maman est décédée le 4 janvier de cette année-là. On n’aurait jamais dû le lui annoncer en prison. Quand il a appris la nouvelle, il a transpiré d’un coup, un nerf a cédé. Il n’a pas survécu.”

Léopards de la Sape et chaussures en “lézard vert du Mississippi”

Vingt ans après la mort du “pape”, quelques sapeurs se sont donné rendez-vous sur la place des Artistes, où un monument célèbre les gloires de la musique congolaise, dont Niarcos. Beaucoup font partie des Léopards de la Sape, “l’équipe nationale” qui prétend réunir les mieux habillés de RDC. Flanqué de son secrétaire en ensemble Bill Tornade sur Dr. Martens, le président Chancelier Mobonda –lunettes Prada, veste Frankie Morello, kilt Comme des Garçons, chaussures en “lézard vert du Mississipi”, pipe au bec– résume en quatre points : “1. On naît sapeur puis on ne fait que s’améliorer. 2. Tu ne décevras jamais la Sape quelles que soient les conditions. 3. Tu respecteras la Sape comme ton père et ta mère. 4. Tu mourras sapeur comme l’a fait Grand Prêtre Stervos Niarcos.” Autour de lui, les ego montent en pression : “Vous êtes fâchés parce que je suis bien habillé ?” flambe un type en t-shirt Versace ; “Personne d’autre ne porte du Yamamoto !” hurle un autre en agitant la griffe sur le revers de sa veste. L’éloquence est, avec l’élégance, l’autre pilier de la Sapologie. Les lunettes sont siglées Dior, Ferré et D&G mais on siffle un whisky bas de gamme sous les 30°C qui accablent déjà les passants, dans une atmosphère saturée de poussière et de gaz d’échappement. Ils raillent aussi les “faux sapeurs” de Papa Griffes, pourtant l’un des fondateurs du mouvement, avec qui ils sont brouillés.

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Chancelier Mobonda, président des Léopards de la Sape, a osé le pantalon sous le kilt.

Devant le cimetière de la Gombe, une centaine de sapeurs affluent sous le regard hilare des ouvriers qui ont stoppé leur chantier. Devant les caméras de télévisions locales, un défilé s’improvise entre une tractopelle et une buvette en tôle ondulée. On s’exhibe avec des tenues qui, même s’il s’agit souvent de contrefaçons, coûtent chacune plusieurs salaires du Kinois moyen. La question de l’argent est toujours esquivée : “On a de la famille en Europe qui nous envoie des habits. Et des femmes.” Mais une autre tendance se dessine. Celle des sapeurs-créateurs, auteurs de leurs propres vêtements. C’est le cas de Jean-Pierre Bobo, président de l’Alliance des kabilistes inconditionnels, en référence aux présidents Kabila père et fils qui verrouillent le pays depuis 1997. Un vétéran du mouvement, 57 ans, qui a connu Niarcos à une époque où beaucoup de sapeurs n’étaient même pas nés. Plus loin, Cédrick Mbengi dévoile sa dernière création, une tenue argentée toujours “100 % papier”. De leur côté, les jeunes membres du Centre de création négro-africain créent vestes, pantalons, ceintures et bijoux à base de raphia et de perles traditionnelles mayaka. Mais s’ils veulent renouer avec la culture congolaise, “Niarcos reste [leur] pape. Mais lui n’était pas styliste, moi oui”, fanfaronne le célèbre Kadhitoza en bloquant la circulation sur l’avenue qui longe le cimetière. Sa cour, qui porte la longue cape de son ensemble rouge, est aussi habillée par lui. Ses chaussures sont des Paul Smith, ses lunettes des “Cartier 14 carats, c’est 500 dollars”. Il maîtrise “l’alphabet de la Sape” : donnez-lui une lettre au hasard, il citera le nom d’un styliste dans la demi-seconde.

Les larmes de Gianni Versace

Mais Kadhitoza va se faire voler la vedette. Tout le monde n’attend que Gianni Versace. Pas le styliste italien mort assassiné. Gianni Versace est la fille unique de Stervos Niarcos. Chantée par les grands musiciens congolais amis de son père, elle vit aujourd’hui à Asnières. C’est dire la frénésie qui s’empare de la foule quand elle apparaît, regard perdu, encadrée par les Léopards de la Sape. Elle porte une robe noire Kenzo sur des chaussures L.K. Bennett à talons compensés casse-gueule. Son sac vert est un Versace. Dans son sillage, des dizaines de personnes s’engouffrent dans le cimetière, enjambent les sépultures éventrées, prennent la pose dans un paysage de croix et de plaques funéraires dévastées. Sur la tombe de Stervos Niarcos, certains se roulent de douleur, d’autres s’invectivent ou manquent de se battre pour s’approcher au plus près. Dans une cohue indescriptible, une prière et une chanson se font tout juste entendre : visiblement émue et les larmes aux yeux, Gianni Versace finit par plonger dans une berline de luxe, au milieu de la bousculade et des policiers qui agitent leurs uzi et kalachnikov.

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Gianni Versace se recueille devant la tombe de son père, Stervos Niarcos.

On la retrouvera en début de soirée, sur la terrasse d’un café relativement calme. Visiblement rincée par sa journée, mais bien décidée à créer une fondation au nom de son père pour contrer les publicités et disques pirates qui commercialisent son image, elle raconte : “C’était grandiose. Je ne pensais pas que son nom attirerait autant de monde, 20 ans après sa disparition. J’avais 15 ans quand il est décédé. Il m’a toujours beaucoup protégée. Ce n’est donc qu’à sa mort que j’ai découvert qui il était : quelqu’un qui prônait la paix, un Congo meilleur, Kinshasa et Brazzaville formant un même peuple.” Décriés pour la superficialité supposée de leur mouvement, les sapeurs charrient pourtant une folie, un anticonformisme et une poésie qui apparaissent comme une bouffée d’oxygène pour un Congo qui en manque tant. Mzée Kindingu termine alors son prêche : “Tes enfants vont t’abandonner. Mais tes habits t’accompagneront jusqu’à la mort.”

Par Éric Delhaye / Photos : Rek Kandol