CANNES

Le poing levé

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En parallèle du festival de Cannes, loin des paillettes, des enfilades de photographes et des coupes de champagne avait lieu la douzième édition de Visions Sociales. L’objectif : donner la parole à ceux qui ne l’ont pas à travers le septième art. Un défi pas facile à gagner selon François Ruffin, chauffeur de salle d’un jour. Reportage à Mandelieu-la-Napoule, où le cinéma social n’a pas rendu les armes.
François Ruffin, lors du festival Visions Sociales.
François Ruffin, lors du festival Visions Sociales.

Debout près de son Renault Scénic gris métallisé garé en double file, Félix attend les journalistes en retard. Il en profite pour scruter les berlines amassées le long de la Croisette, un brin nostalgique : “Avant, on avait des grosses voitures aussi. C’était vraiment bien.” Pas le temps de gamberger, les retardataires sont là. Félix s’engouffre dans la voiture, bloc-notes calé dans la main. Après un demi-tour maîtrisé sereinement, il longe le Palais des festivals, puis le stand Next du marché du film. Félix connaît bien l’endroit : “Avec Visions Sociales, on était là pendant longtemps. Mais il fallait payer deux à trois millions d’euros pour louer l’espace pendant dix jours. Donc on s’est déplacés.” Organisé parallèlement au festival de Cannes, Vision Sociales est le rendez-vous annuel d’un genre à part dans le coin : le cinéma social. Ce festival indépendant militant se tient désormais à l’écart, à Mandelieu-la-Napoule.

Chaises en plastique et élus absents

Ici, on est loin du bling-bling cannois. Certains ont même tombé la chemise. C’est le cas de François Ruffin, arborant un t-shirt “I Love Bernard”. Son film Merci patron!, fort de ses 460 000 entrées, est sur le point d’être projeté. Le réalisateur, qui revendique le fait d’être “militant sans être chiant”, jette un dernier regard sur la foule. Quinquas en polo bariolé et syndicalistes historiques se pressent pour s’assurer une place dans la salle. Pas de robes longues ni de nœuds papillon en vue, mais des chaises en plastique disposées en ligne. Les lumières s’éteignent, les Klur –une famille ruinée par la délocalisation de leur entreprise– apparaissent à l’écran et, avec l’aide de François Ruffin, entourloupent Bernard Arnault et son groupe de luxe LVMH pour sortir de la misère. L’assemblée est hilare, conquise. “Il y en a marre des films tournés dans un appart parisien, avec un plafond de quatre mètres de haut et des bobos qui font des brunchs le soir, assène Gilles, représentant CGT Spectacle. Le cinéma s’éloigne des classes populaires, il faut se réapproprier ce lien !”

Ruffin approuve et renchérit : si un lien a bien disparu, c’est celui entre les classes populaires et les classes dirigeantes. Pour preuve, un seul homme politique est présent à Visions Sociales : Jean-Luc Mélenchon, qui s’est discrètement installé en salle. Le cinéma social serait-il boudé par la classe politique ? François Ruffin fait la moue. Malgré le succès de son documentaire, il a continué à être ignoré par les élus. “Les politiques sont plus réceptifs à l’écho du film qu’au film en lui-même”, soupire-t-il. Pire : quand les films viennent aux politiques, ce n’est pas mieux. Estelle Robin est la productrice de Comme des lions, le documentaire retraçant la fermeture de l’usine PSA d’Aulnay-sous-Bois. Le 10 mai dernier, elle était présente à la projection organisée par Isabelle Attard, au sein même de l’Assemblée nationale. Sauf que, à part la députée écologiste, aucun élu à l’horizon. La raison officielle ? Des discussions sans fin sur le 49.3 les auraient empêchés de s’y rendre.

Le monde du cinéma a abandonné le terrain social”

À en croire les participants de Visions Sociales, ce n’est pas seulement le public et les élus qui ont perdu la fibre sociale, ce sont aussi les professionnels du cinéma : réalisateurs, scénaristes et producteurs. François Ruffin se montre intraitable : “Le monde du cinéma a abandonné le terrain social !” Il règne pourtant, aussi, un vent de contestation sur cette 69e édition du festival de Cannes. Le 17 mai, lors de la montée des marches, le réalisateur Kleber Mendonça Filho et l’équipe du film Aquarius brandissaient des pancartes contre la destitution de Dilma Rousseff. Également en sélection officielle, Ken Loach présentait son nouveau film contestataire Moi, Daniel Blake. Face aux journalistes, le Britannique ne se privait d’ailleurs pas d’afficher sa position contre le Brexit.

Pas de quoi satisfaire le réalisateur de Merci patron ! qui voit dans les films des années 70 comme Coup de tête, un “produit idéologique”. En France, le dernier positionnement sur le terrain social, pour le monde du cinéma, c’était Goodyear, en 2014”, regrette-t-il. Alors qu’au même moment, sur les écrans de télévision, les chaînes d’info posent la question qui fait sensation lors de cette quinzaine : Bella Hadid portait-elle une culotte sous sa robe ?

PAR AMELIA DOLLAH ET LUCAS MINISINI