CULTURE

“En France, le design a un peu été balayé par l’histoire”

Cet article n'est pas issu du magazine Society.
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Jusqu’au 11 mars 2018, Constance Guisset réunit une décennie de création dans les salles du musée des Arts décoratifs, à Paris. Des objets légers, espiègles et facétieux, à l’image de la designer de 41 ans, biberonnée aux aventures de Fantômette et aux chansons de Mary Poppins, dont le parcours atypique raconte aussi l’histoire d’une génération.
Constance Guisset © Constance Guisset Studio
Constance Guisset © Constance Guisset Studio

Pourquoi avoir choisi d’appeler votre exposition ‘Actio !’ ?

Je trouvais que c’était important de souligner que les designers sont dans l’action. Il faut être très déterminé pour réussir à sortir des objets. Et mes objets sont souvent en mouvement. Ensuite, il y a l’aspect cinématographique. L’exposition a été pensée comme un parcours. Je fais aussi beaucoup de scénographie. La moitié de l’expo porte sur ça, sur la façon d’exposer. Ce n’est pas juste une exposition des pièces, c’est une exposition de l’exposition des pièces. Après, j’aime bien que ça reste assez énigmatique, et puis ‘Actio’ permettait de se rapprocher de l’homonymie avec le sortilège ‘Accio’ dans Harry Potter, qui est le sortilège d’attraction.

La pop culture est très présente dans votre travail…

Ça fait partie de mon univers. Les gens qui voient le casque de Dark Vador dans cette lampe, et ils ont raison. Après, ce n’est pas que ça. C’est comme un tremplin qui permet d’interpréter selon ses propres références. La pop culture est vraiment une culture transversale. Quand je fais un grand collage, j’aime bien mettre à la fois Dark Vador et Jean Genet. C’est peut-être moins évident à cause de l’aspect visuel, mais je lis beaucoup plus que je ne vais au cinéma. Les mots et la littérature sont une grande influence. Il y a également une série qui s’appelle Black Mirror, je trouve ça assez effrayant, parfois je ne peux même pas la regarder. C’est une dystopie mais c’est actuel. C’est passionnant pour un designer. J’aime beaucoup la science-fiction mais quand je regarde, je prête davantage attention au décor qu’à l’histoire.

Suite Novotel, La Haye, conception du lobby et du restaurant, 2015, image © Constance Guisset Studio
Suite Novotel, La Haye, conception du lobby et du restaurant, 2015, image © Constance Guisset Studio

Qu’est-ce qui vous a mené vers le design plutôt que vers les arts plastiques ?

Je me suis longtemps posé la question mais je pense que c’est la technique. J’aime bien fabriquer. Je faisais du bricolage quand j’étais petite. Je faisais des porte-lettres. Puis il y a une dimension plus pragmatique dans le design qui m’attirait. J’avais l’impression que c’était un pas moins grand. Je venais de loin. Dans le design, il y a une dimension d’usage. Et il y a davantage de travail d’équipe. J’ai fait pas mal de sports d’équipe –notamment du hand, pendant longtemps. Puis j’ai fait du water-polo jusqu’à ce que je m’ouvre l’arcade et la gencive. Après, je n’avais plus le temps. Ce sont des sports où il y a beaucoup de feintes, j’aime bien feinter.

Votre travail porte d’ailleurs beaucoup sur l’illusion.

C’est lié, c’est sûr. Quand on demande à mes collègues de me définir en un adjectif, ils répondent tous : ‘espiègle’. J’ai toujours eu un intérêt pour ça. Quand j’étais petite, Mary Poppins était mon film préféré. Et j’adorais Fantômette. J’ai lu tous les livres sur Merlin. Il y a un truc d’échappée dans le rêve, je ne sais pas. Lors de mon entretien pour entrer à l’ESSEC, on m’a demandé si j’avais quelque chose à ajouter et j’ai commencé à leur parler de magie. J’ai vu dans leurs yeux que je les avais perdus.

Après votre sortie de l’ESSEC, justement, qu’est-ce qui vous a donné envie de changer de trajectoire ?

L’ennui. Je pense que l’on est une génération qui cherche un peu plus de sens dans le travail, des rythmes et des vies différentes. C’est le système français qui fait ça. Quand on est bon élève, on est un peu guidé sur des voies qui sont tracées, ‘victorieuses’, reconnues. Je pense que c’est difficile de renoncer à ça parce que c’est tout de même un statut. Aujourd’hui encore, il m’arrive de voir l’œil de l’autre s’éclairer quand il comprend que j’ai fait d’autres choses avant d’être designer. Ce que j’ai gardé de la prépa, c’est la capacité de travail, de synthèse et l’organisation. Mon métier, c’est de la synthèse. Il y a un matériau, un fabriquant, un marché, un bidule et il faut faire un objet. Alors, je me rappelle simplement que je me suis dit : ‘Je crois que j’aimerais bien faire du design. Je n’y connaissais rien. Je suis allé visiter l’ENSCI (École nationale de création industrielle, ndlr). J’ai vu les machines, j’ai demandé s’ils donnaient des cours du soir, ils m’ont dit que non, il fallait que je libère toutes mes obligations. J’ai dit ‘OK’ et j’ai postulé là-bas. Après, j’ai trouvé un travail chez les frères Bouroullec et j’ai fait ça en même temps. Mais la vie est comme ça, on prend une décision et voilà…

Trois conversations, Installation, Palais de Tokyo, 2014, image © Constance Guisset Studio
Trois conversations, Installation, Palais de Tokyo, 2014, image © Constance Guisset Studio

Mais avant de changer de trajectoire, vous faisiez du design ? 

Non, mais quand j’étais à Sciences Po, je faisais toujours du bricolage. Je passais un jour par semaine dans une menuiserie. Je faisais de la sculpture, de la calligraphie. C’est ça qui m’a un peu trompée : quand j’étais étudiante je faisais plein de trucs et puis quand j’ai travaillé, je me suis retrouvée bloquée sur une chaise. Je me suis dit : ‘Ah ça, je l’avais pas anticipé ! Ça ne va pas être possible. Avant, je n’avais pas compris que c’était important pour moi.

Comment expliquez-vous que le design se soit autant développé en France ces quinze dernières années ?

Je dirais qu’on a plutôt rattrapé le retard. On regarde beaucoup derrière, en France. Quand je travaillais en galerie, je voyais bien que les collectionneurs français s’intéressaient beaucoup aux pièces les plus anciennes. Alors que dans d’autres pays –en Belgique, en Suisse, aux États-Unis, en Allemagne–, il y a une plus grande appétence pour le contemporain. Mais c’est parce qu’on a une très forte histoire. Je dirais que le design a été un peu balayé par l’histoire. Mais je pense qu’il va jouer un rôle de plus en plus important dans la consommation.

Selon vous, comment va évoluer le design dans les années à venir ?

Je pense déjà qu’il y a un rapport à l’environnement de plus en plus important qui va se refléter dans le design. Et puis on va commencer à comprendre que la capacité à penser les objets est nécessaire. Il y a plein de gens qui pensent encore que c’est facile de faire un objet. Mais on commence à saisir qu’un designer peut avoir de l’intérêt. C’est comme la plomberie ou l’écriture, ce sont des métiers. Il y en a qui savent mieux le faire que d’autres. C’est quelque chose que l’on a du mal à admettre avec le design. On se dit : ‘C’est une histoire de goût.’ Mais si vous avez un problème juridique, vous appelez un avocat.

PAR ARTHUR CERF